Chaque automne, le geai des chênes effectue des milliers de trajets entre les arbres et votre pelouse pour cacher ses réserves hivernales. Avec une mémoire hors norme mais imparfaite, il oublie jusqu’à 60 % de ses glands. Ces oublis germent au printemps, expliquant les jeunes chênes qui apparaissent dans votre gazon.
J’ai regardé un geai faire la navette entre mon chêne et ma pelouse pendant des semaines : au printemps, quand j’ai vu ce qui sortait du gazon, j’ai compris

- Le geai des chênes enterre environ 4 600 à 5 000 glands par automne dans des zones dégagées.
- L'oiseau oublie jusqu'à 60 % de ses cachettes, ce qui permet aux glands oubliés de germer au printemps.
- Plus de 59 % des jeunes chênes en régénération naturelle doivent leur existence au geai, pas au vent ou à la gravité.
- Une poche extensible sous le bec permet au geai de transporter 4 à 7 glands par trajet.
Ce ballet que vous avez surveillé depuis la fenêtre
Fin septembre, ce manège a de quoi intriguer. Un oiseau au plumage chamois roux, taché de bleu et de noir sur l'aile, va et vient sans relâche entre les branches hautes du chêne et un coin précis de la pelouse. Il enfonce le bec dans l'herbe, ressort la tête, repart vers l'arbre, revient. Ce trajet répété des dizaines de fois par jour porte un nom: le geai des chênes constitue ses réserves d'hiver.
Rien d'anodin dans ce comportement. L'oiseau, facilement identifiable à sa calotte blanchâtre tachetée de noir et son plumage chamois roux avec des ailes blanches et noires, appartient à la famille des corvidés. Il ne picore pas au hasard: il sélectionne, transporte, enterre.
Un stock d'hiver qui dépasse l'entendement
Les chiffres donnent le vertige. Chaque geai disperserait environ 4 600 glands par an, une estimation confirmée par plusieurs études forestières. L'association suisse proQuercus, spécialisée dans l'étude de cette relation entre l'oiseau et l'arbre, avance même un chiffre légèrement supérieur: un seul geai des chênes cache jusqu'à 5 000 glands en automne.
Cinq mille glands. Par un seul oiseau.
Le geai ne se contente pas des chênes. Il s'attaque aussi aux faines, les petits fruits triangulaires du hêtre, même si elles restent secondaires dans son menu. Un article publié dans la revue forestière Forêt-entreprise le confirme: l'oiseau disperserait et cacherait environ 4 600 glands chaque année, mais aussi des faines en moindre nombre. Cette préférence marquée pour le chêne n'est pas neutre pour le paysage forestier: par ses préférences alimentaires, le geai favorise le développement des chênaies au dépend des autres essences comme les hêtres et les noisetiers. Voilà pourquoi vos jeunes pousses ont plus de chances d'être des chênes que des noisetiers.
Quatre à sept glands, un seul voyage
Comment un si petit oiseau transporte-t-il autant de nourriture? Il dispose d'une poche extensible sous le bec, une sorte de sac de transport intégré. À chaque aller-retour entre l'arbre et la cachette, il peut y loger entre quatre et sept glands, selon les observations de terrain. Ce système lui permet de multiplier les trajets sans s'épuiser, et d'aller cacher son butin loin du pied de l'arbre, là où la concurrence pour germer sera moins rude.
La pelouse, le potager, le massif de fleurs: tout terrain meuble et dégagé fait l'affaire. Le geai privilégie justement ces zones ouvertes, plus faciles à creuser que le sous-bois compact. Les glands sont transportés par les oiseaux qui les enterrent sous la litière, une couche protectrice qui limite le dessèchement et facilite la germination au printemps suivant.
Une mémoire hors norme, mais pas infaillible
Le geai n'est pas étourdi. Sa mémoire spatiale figure parmi les plus développées du règne animal, capable de retrouver des centaines de cachettes réparties sur plusieurs hectares, y compris après une chute de neige. Mais avec plusieurs milliers de glands enterrés chaque automne, l'oubli devient statistiquement inévitable.
Et c'est là que tout se joue. Selon proQuercus, jusqu'à 60 % des glands cachés sont oubliés, si bien que des centaines, voire des milliers de chênes germent au printemps. Ce taux d'oubli, loin d'être un défaut, constitue le moteur même de la régénération naturelle des forêts de chênes en Europe.
La LPO confirme ce mécanisme depuis son propre terrain d'observation. Malgré les facultés de l'oiseau à retrouver ses cachettes de glands, il reste des glands oubliés qui germeront en jeunes plants. Un oubli, une pousse. L'équation est presque mécanique.
Ce qui a levé dans votre gazon au printemps
Ces tiges frêles à deux feuilles rondes, apparues au milieu du massif ou entre deux touffes d'herbe, n'ont rien de mystérieux. Ce sont des jeunes chênes, sortis d'un gland oublié par l'automne précédent. La proportion est plus élevée qu'on ne l'imagine.
Une étude citée par la LPO, menée par les chercheurs Ducousso et Petit et publiée dans Forêt-entreprise en 1994, a mesuré ce phénomène sur le terrain. Dans l'ensemble des régénérations naturelles contrôlées, au moins 59 % des plantules sont issues de glands semés par le geai des chênes. plus d'une jeune pousse sur deux dans une chênaie naturelle doit son existence à ce petit sylviculteur ailé, pas au vent ni à la gravité.
Le mécanisme a une raison physique très simple. Un gland tombé au pied de son arbre germe rarement: il manque de lumière, écrasé sous la canopée maternelle. Enterré par le geai à distance, dans une zone dégagée comme votre pelouse, il bénéficie d'un ensoleillement direct et d'une terre meuble. Le geai ne sème pas au hasard: il choisit précisément les endroits où la germination a le plus de chances de réussir.
Faut-il laisser pousser, ou dégager la pelouse?
La question se pose chaque printemps chez les propriétaires de jardin bordés d'un chêne. Rien n'oblige à tout arracher. Une jeune pousse de chêne se transplante facilement tant qu'elle reste sous les 20 centimètres, avec sa racine pivotante encore superficielle.
Ceux qui veulent conserver l'arbre peuvent le déplacer en bordure, en pied de haie, ou tout simplement le donner à un voisin qui manque d'ombre. Ceux qui préfèrent une pelouse nette n'ont qu'à arracher la pousse à la main, sans outil, avant que la racine ne s'installe durablement.
Une chose est sûre: ce geai qui a fait la navette pendant des semaines n'a rien laissé au hasard. Il a nourri son hiver, et sans le vouloir, planté l'arbre de vos petits-enfants.
Source : sciencepost.fr