800 photos géantes dans les rues d’un village breton cet été : ce festival gratuit célèbre 200 ans de photographie

Il y a deux cents ans, dans une propriété bourguignonne, un homme de 61 ans passait une journée entière à attendre qu’une plaque d’étain veuille bien capturer ce qu’il voyait par la fenêtre. Nicéphore Niépce avait derrière lui dix ans d’expérimentations, une patience que peu de ses contemporains comprenaient, et une intuition qui allait bouleverser la civilisation de l’écrit. Le résultat tenait à peine du lisible : un pigeonnier, un bout de toit, un ciel pâle. La première photographie de l’histoire.

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Par Julien Thoraval

Deux siècles plus tard, le procédé s'est tant démocratisé qu'il a fini par se banaliser. Mais la photographie d'auteur, celle qui exige un regard, un temps de pose au sens figuré, un engagement du photographe envers son sujet, n'a rien perdu de sa force. C'est cette photographie-là que le Festival Photo La Gacilly célèbre depuis vingt-trois ans dans un village du Morbihan transformé en galerie à ciel ouvert. Pour cette édition 2026, le thème s'imposait : 1826-2026, La Photographie, une aventure française. Vingt expositions, plus de 800 tirages grand format, et une programmation qui traverse deux siècles d'images avec une ambition claire : rappeler que la France est le berceau de cet art et qu'elle continue de compter parmi ses meilleurs praticiens.

Ronis en couleur, la surprise de cette édition 2026

Willy Ronis, tout le monde connaît. Les amoureux de la Bastille, le petit garçon à la baguette, la péniche aux enfants. Des images entrées dans la mémoire collective, toutes en noir et blanc, fruit de soixante-quinze ans de travail ininterrompu. Ce que très peu de gens savent, c'est que Ronis a pratiqué la couleur dès 1955, avec l'apparition du Kodachrome. Quelques-unes de ces vues de Paris avaient été publiées en 1958 avant de tomber dans l'oubli.

La Gacilly les ressort. Et la découverte interpelle : ce Paris en Kodachrome, avec ses tonalités chaudes et sa texture si particulière, révèle une facette inconnue du photographe. Les mêmes rues, les mêmes scènes de vie populaire, la même tendresse pour les petits riens du quotidien, mais dans une lumière que le noir et blanc ne laissait pas deviner. Ronis lui-même reconnaissait ne pas travailler différemment en couleur. Son sujet restait le même, toujours : la personne humaine dans ses comportements les plus communs. Mais le résultat surprend, parce qu'il donne une proximité temporelle inattendue à des images que leur auteur considérait comme de simples « divertissements passagers ». Pour quiconque a connu le Paris des années 50 et 60, ces photographies risquent de provoquer un choc de reconnaissance.

Depardon, l'autre visage d'un maître

Raymond Depardon réserve une surprise du même ordre. Connu pour ses reportages en noir et blanc, du Liban à la paysannerie française, de l'agence Dalmas à Magnum, il a pourtant toujours travaillé avec deux boîtiers : l'un chargé en noir et blanc pour le reportage, l'autre en couleur. Pendant des décennies, ces images couleur sont restées dans des tiroirs.

Son fils Simon a minutieusement fouillé ces archives pour en extraire une sélection que Depardon lui-même qualifie de « bonbons acidulés, comme des souvenirs d'une enfance heureuse, avec toute la naïveté et l'innocence de quelque chose de pas vraiment maîtrisé ». La formule est modeste, à l'image du personnage. Mais ces photographies racontent autre chose que ses reportages : elles montrent le regard d'un homme débarrassé de la commande, libre de cadrer ce qui l'attire sans avoir à justifier sa démarche. La couleur, chez Depardon, n'est pas un artifice. C'est l'espace où le reporter s'autorise enfin à devenir photographe pour lui-même.

Salgado, le dernier accrochage

L'autre moment fort de cette édition sera l'hommage à Sebastião Salgado, disparu le 23 mai 2025 à 81 ans. Le photographe brésilien était un fidèle de La Gacilly, quatre expositions au fil des ans, et son épouse Lélia a conçu pour le festival une rétrospective inédite. Certaines images sont accompagnées de commentaires que Salgado avait lui-même rédigés.

Son parcours épouse un demi-siècle de fractures mondiales : les mines d'or de la Serra Pelada, les exodes africains, les derniers travailleurs manuels d'une industrie en mutation, puis ce virage vers les territoires vierges de Genesis et les peuples autochtones d'Amazonie. Des noir et blanc d'une densité que seul le tirage grand format restitue pleinement. La Gacilly offre précisément cela, et dans un cadre qui aurait plu à Salgado : gratuit, populaire au sens noble, ouvert à tous.

Festival Photo La Gacilly 2026
Source: DR

Vingt expositions, quatre mois pour les découvrir gratuitement

La programmation ne s'arrête pas là. Les Nadar, pionniers du portrait photographique au XIXe, sont présentés grâce au fonds de la Médiathèque du Patrimoine et de la Photographie. Jean-Marie Périer expose ses icônes pop des années 60. Pierre et Gilles célèbrent cinquante ans de collaboration. Vincent Munier revient avec les images de Le Chant des Forêts, son documentaire vosgien récompensé aux César. Et Brodbeck & de Barbuat interrogent la frontière entre photographie et intelligence artificielle, preuve que le festival ne se contente pas de regarder en arrière.

Le tout se parcourt à pied, dans les rues, les jardins et les venelles de La Gacilly, sans billetterie ni contrainte horaire. Le festival est ouvert sept jours sur sept, du 1er juin au 4 octobre. Le village se situe à une heure de Rennes, Vannes et Nantes, à deux heures trente de Paris par le TGV jusqu'à Redon, avec des navettes mises en place pour la dernière portion. Plus de 300 000 visiteurs s'y rendent chaque été. Prévoir une journée complète pour voir l'ensemble des expositions. Et de bonnes chaussures.

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Journaliste et photographe éditorial, je couvre l’automobile, l’art de vivre et les territoires à travers des récits où le texte et l’image se répondent. Mon approche repose sur une conviction : un essai, un objet ou une rencontre ne se résument pas à leurs caractéristiques. Ils prennent sens dans un lieu, une lumière et une histoire, fruit de cette alchimie.

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