Si votre piège à frelons est encore accroché en mai, regardez ce qu’il capture vraiment depuis deux semaines

Les pièges artisanaux contre le frelon asiatique en mai tuent massivement les pollinisateurs tout en s’avérant inefficaces contre leur cible. Une étude révèle un paradoxe écologique : pour chaque frelon capturé, ce sont des centaines d’abeilles sauvages, bourdons et papillons qui disparaissent inutilement.

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Par L'équipe JDS

En mai, votre piège à frelons asiatiques capture en moyenne moins d'un frelon asiatique pour cent insectes piégés. Le reste ? Des abeilles sauvages, des bourdons, des papillons, des syrphes. Des pollinisateurs. Exactement ceux que vous pensiez protéger.

Ce paradoxe n'est pas une intuition militante : toutes les études scientifiques concernant le piégeage de printemps contre Vespa velutina, avec des pièges bouteille ou cloche, qu'ils aient des systèmes anti-noyade ou non, ont montré qu'en moyenne plus de 99 % des insectes capturés concernaient d'autres espèces. Ce chiffre est porté par le Muséum national d'Histoire naturelle depuis des années. Il n'a toujours pas atteint la majorité des jardins français.

À retenir

  • 99% des insectes capturés en mai ne sont pas des frelons asiatiques
  • Les pièges détruisent aussi les frelons européens, prédateurs naturels de l'asiatique
  • L'efficacité réelle du piégeage de printemps n'a jamais été démontrée scientifiquement

Le mois de mai, un basculement silencieux

Le piégeage des reines fondatrices de frelon asiatique s'effectue au printemps, généralement entre la mi-février et la mi-mai, avec un pic d'activité en avril, période à laquelle les reines émergent de l'hibernation à la recherche d'un emplacement pour fonder leur nid. La logique est cohérente : une seule fondatrice peut être à l'origine d'un nid de plus de 3 000 individus en automne. Autant dire que chaque reine capturée en mars représente une colonie en moins à l'été.

Mais passée la mi-mai, le calcul s'inverse. Les reines fondatrices ont pour la plupart déjà établi leurs nids primaires. Il reste possible de piéger jusqu'à la fin du mois de mai dans certaines zones, mais plus on attend, plus on risque de capturer surtout des ouvrières. Et le piège, lui, continue d'attirer indifféremment tout ce qui vole et se nourrit de sucre. En mai, c'est toute la faune pollinisatrice du jardin qui entre en pleine activité, bourdons, andrènes, syrphes, papillons, et qui tombe dans ce qui ressemble désormais à un piège à biodiversité.

Dans un piège à bière non sélectif, on estime à 0,55 % le taux de sélectivité du frelon asiatique. En une semaine, il pourrait y avoir jusqu'à 1 000 insectes capturés, frelon européen, papillons, mouches inclus. Mille insectes. En sept jours. Par piège. Multiplié par les centaines de milliers de jardins qui pratiquent ce geste de bonne foi, c'est un désastre silencieux, répété chaque printemps à l'échelle de millions de jardins.

Le piège à sucre, ennemi du frelon européen

Ce que peu de gens savent : votre piège artisanal ne tue pas seulement des pollinisateurs anonymes. Il s'en prend à l'un des rares prédateurs naturels du frelon asiatique lui-même.

La LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) décrit le frelon européen comme un grand prédateur d'insectes, dont le frelon asiatique lui-même. En tant que prédateur généraliste, il chasse mouches, guêpes, chenilles et autres insectes tout au long de la belle saison. Les pièges sélectifs fonctionnent d'ailleurs sur un principe différent : des réducteurs d'entrée empêchent physiquement les reines du frelon européen, plus grosses, de pénétrer à l'intérieur, leur taille étant étudiée pour laisser passer les reines du frelon asiatique, plus petites.

Le piège artisanal, lui, ne fait aucune distinction. Il noie l'envahisseur et son prédateur dans le même mélange de bière et de sirop de cassis. Et même les insectes qui parviennent à s'extraire d'un piège ne s'en sortent pas nécessairement indemnes : le séjour, même court, dans un piège peut avoir un impact sur leur survie ou leur fécondité, excès de chaleur, humidité, etc.

Pourquoi ce piège ne fonctionne pas non plus contre le frelon

Au-delà du dommage collatéral, il y a une question d'efficacité réelle. L'efficacité du piégeage de printemps n'est toujours pas démontrée. Cette espèce produit de très nombreuses femelles fondatrices, plus de 500 par nid, probablement de l'ordre de 1 500, et le printemps est la période où la mortalité naturelle est la plus élevée, en grande partie du fait de la compétition intervenant entre individus d'une même espèce. Détruire certaines fondatrices ne ferait alors que laisser la place à d'autres.

D'après une équipe de l'INRA de Bordeaux et du Muséum national d'Histoire naturelle, ces pièges n'auraient aucun impact réel sur les populations de frelon asiatique, qui restent équivalentes dans les zones piégées par rapport à des zones sans pièges. En clair : vous tuez des centaines de pollinisateurs pour un résultat nul sur la population de frelons. L'association Arthropologia, spécialisée en entomologie, estime que les campagnes de piégeage non sélectif menées depuis des années pourraient avoir un impact négatif sur les insectes et le bon fonctionnement des écosystèmes plus important que celui du frelon lui-même.

Quant aux estimations sur la présence du frelon en France, elles donnent le vertige : entre 200 000 et 350 000 nids seraient présents sur le territoire, dont seulement 15 000 à 20 000 sont déclarés, soit 5 à 10 % du total. la majorité des nids échappent à tout suivi.

Ce que vous pouvez faire à la place

Décrocher le piège artisanal, c'est déjà un geste concret. Mais si vous souhaitez rester actif dans la lutte, deux pistes sérieuses existent.

La première : passer à un piège sélectif. Mieux vaut privilégier des pièges dits "japonais", "coréen à ailes" ou grandes boites grillagées à cônes et avec un appât inaccessible, afin de réduire le nombre d'insectes non cibles tués. Dans un piège sélectif, le taux de sélectivité passerait à 1 %, mais le nombre des autres individus capturés en une semaine diminue drastiquement, 6 individus moyens par semaine en moyenne, le rendant ainsi bien moins impactant pour les autres espèces.

La seconde, et de loin la plus efficace : signaler les nids. La destruction des nids reste, à ce jour, la méthode la plus importante pour réduire réellement la pression du frelon asiatique. Signaler un nid à la mairie ou sur les plateformes dédiées, faire intervenir un professionnel : c'est moins spectaculaire qu'une bouteille accrochée à un pommier, mais c'est là que se joue vraiment la protection des pollinisateurs. Le MNHN précise par ailleurs que les pièges à sélection physique doivent être posés à partir du mois de juin, période la plus fragile du cycle de développement des colonies, et jusqu'à la fin de la saison de prédation. Pas en mai.

Le cadre légal, lui, a rattrapé la réalité de terrain. La loi n° 2025-237 du 14 mars 2025, visant à endiguer la prolifération du frelon asiatique, a posé le cadre. Le décret d'application n° 2025-1377 a été publié le 29 décembre 2025. Un plan national a été lancé le 27 mars 2026 dans les Vosges, mobilisant 3 millions d'euros par an sur six ans. Ce budget est déjà jugé très insuffisant par les apiculteurs : selon les conclusions du Muséum d'histoire naturelle, il faudrait détruire 95 % des nids pour avoir une efficacité et baisser la population de frelons asiatiques d'ici cinq ans, alors qu'actuellement, seuls 15 % des nids sont détruits. L'écart entre l'ambition affichée et les moyens réels reste abyssal, et pendant ce temps, dans des milliers de jardins, des bouteilles en plastique continuent de capturer, en toute bonne conscience, des bourdons et des andrènes qui ne demandaient qu'à polliniser vos tomates.

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