Fini la vitamine D en mai, disait l’ordonnance : ce que montre l’étude ENNS sur les 80 % de Français qui restent en déficit l’été

Contrairement à une croyance médicale persistante, l’été n’efface pas le déficit en vitamine D chez la majorité des Français. L’étude ENNS montre que 80 % de la population souffre d’une insuffisance, même pendant les beaux jours. La biologie du vieillissement et le mode de vie contemporain expliquent cette réalité souvent ignorée par les prescriptions saisonnières.

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Par L'équipe JDS

Chaque printemps, le même rituel se répète dans les cabinets médicaux : l'ordonnance de vitamine D est suspendue. Les beaux jours reviennent, le soleil pointe son nez, et la supplémentation rejoint le fond du tiroir jusqu'à octobre. Logique en apparence. Faux en pratique.

L'étude nationale nutrition santé (ENNS), menée sur 1 587 adultes français entre 2006 et 2007, a mesuré une concentration moyenne de 23 ng/mL en 25-hydroxyvitamine D, et 80,1 % des participants présentaient une insuffisance, définie par un taux inférieur à 30 ng/mL. Ce chiffre n'est pas un pic hivernal : les individus ont été inclus de février 2006 à mars 2007 afin de tenir compte de la saisonnalité de l'alimentation et de l'ensoleillement. 70 à 80 % de la population se retrouve en déficit entre novembre et mars, mais 50 % restent déficitaires sur l'année entière. L'été n'efface pas grand-chose.

À retenir

  • L'étude ENNS révèle un chiffre qui contredit la pratique médicale courante
  • Après 60 ans, quelque chose change radicalement dans la capacité du corps à produire de la vitamine D
  • La fameuse ampoule trimestrielle française pourrait ne pas être la meilleure approche

Pourquoi l'été ne règle pas le problème

La réponse tient en une biologie que les prescriptions ignorent souvent. L'été ne compense pas totalement l'hiver car la vitamine D ne se stocke que 6 à 8 semaines. même trois semaines de vacances au soleil en juillet ne constituent pas un matelas suffisant pour tenir jusqu'en mars suivant. Le corps humain stocke cette vitamine dans le tissu adipeux et dans le foie, mais ces réserves ont souvent été largement utilisées pendant l'hiver, et les enquêtes nutritionnelles européennes indiquent qu'une proportion importante de la population atteint ses concentrations les plus basses à la fin de l'hiver ou au début du printemps.

Le mode de vie contemporain aggrave le tableau. La vie sédentaire en intérieur, l'utilisation d'écrans solaires qui bloquent les UVB, l'alimentation pauvre en poissons gras et la pigmentation cutanée foncée réduisent la synthèse. Le risque de déficit modéré à sévère était notamment associé à une résidence dans une zone à faible ensoleillement, à un niveau d'activité physique bas et à la sédentarité. Un retraité actif qui passe ses matinées à jardiner n'est pas dans la même situation qu'un cadre de 62 ans confiné dans un open space toute la journée, mais même le premier peut rater la barre des 30 ng/mL.

Après 60 ans, la peau ne joue plus le même rôle

C'est ici que la biologie du vieillissement change radicalement la donne. Après 60 ans, l'efficacité de la synthèse cutanée de la vitamine D chute de près de 75 %, même en cas d'exposition régulière au soleil. Quatre fois moins de vitamine produite pour une exposition identique : le contrat entre le soleil et la peau n'est tout simplement plus le même qu'à 30 ans.

La carence en vitamine D est particulièrement élevée chez les personnes âgées : le vieillissement de la peau s'accompagne d'une diminution de la synthèse cutanée sous l'effet des ultraviolets, et le mode de vie souvent sédentaire limite en plus l'exposition solaire. Deux facteurs qui se cumulent, plutôt que se compensent. Le ralentissement ne concerne d'ailleurs pas que la peau : foie et reins voient aussi leur mécanique enzymatique faiblir, compliquant l'activation de la vitamine D3.

À concentration plasmatique équivalente en 25-hydroxyvitamine D, une hypovitaminose D aura un retentissement clinique significativement plus important chez un sujet âgé que chez l'adulte jeune. Ce qui reste asymptomatique à 40 ans peut précipiter une fracture ou aggraver une sarcopénie à 70 ans. L'effet principal démontré par les études interventionnelles est la réduction du risque de chute et de fracture. Un enjeu d'autonomie, pas d'esthétique.

Ce que l'alimentation peut, et ne peut pas, faire

La vitamine D de l'organisme provient à 80-90 % de la biosynthèse cutanée sous l'effet des rayonnements ultraviolets du soleil, contre 10 à 20 % seulement d'une source exogène par absorption d'aliments riches en vitamine D. Miser uniquement sur l'assiette revient à vouloir remplir un réservoir d'essence avec un compte-gouttes.

Les adultes français consomment en moyenne 3,1 µg de vitamine D par jour via les aliments, bien loin des 15 µg quotidiens recommandés en l'absence d'exposition au soleil. Les sources alimentaires existent : poissons gras, jaune d'œuf, certains champignons, produits laitiers enrichis. Mais l'apport journalier ne peut pas être raisonnablement atteint en mangeant des poissons gras plusieurs fois par semaine, et manger du poisson gras tous les jours n'est pas recommandé en raison des risques liés à la toxicité des métaux lourds. Le paradoxe nutritionnel de la vitamine D : la source la plus concentrée est précisément celle dont on doit limiter la consommation.

En 2019, plus de 70 % des adultes français présentaient toujours une insuffisance d'apport en vitamine D, voire une carence dans 6,5 % des cas ; l'Anses rappelle que la couverture des besoins peut être assurée par 15 à 20 minutes d'exposition au soleil en fin de matinée ou dans l'après-midi. Pratique en théorie. Mais à la latitude de la France, entre 42° et 51° Nord, les UVB sont insuffisants entre novembre et mars pour permettre une synthèse cutanée efficace.

Faut-il vraiment tout arrêter en mai ?

Plusieurs recommandations médicales suggèrent de poursuivre la supplémentation pendant les premières semaines du printemps, surtout chez les personnes exposées à un risque de carence. La fenêtre "mai-septembre" où le soleil suffit théoriquement à remplir les besoins suppose des conditions rarement réunies : exposition quotidienne de 15 à 20 minutes, peau découverte, ciel dégagé, sans crème solaire. Les habitudes de vie, activité en intérieur, protection solaire, comptent davantage que la latitude.

Chez une personne qui passe régulièrement du temps à l'extérieur au printemps et en été, la production naturelle peut progressivement rétablir un niveau satisfaisant. En revanche, pour les personnes âgées, celles qui travaillent exclusivement en intérieur ou celles dont la peau est peu exposée au soleil, la supplémentation peut rester pertinente pendant une partie de l'année.

Les experts recommandent de supplémenter systématiquement les personnes âgées en vitamine D, avec des doses allant de 800 à 1 000 UI par jour, en prise quotidienne ou sous forme d'ampoule de 80 000 à 100 000 UI tous les deux à trois mois. Il est aujourd'hui préférable d'opter pour une prise quotidienne ou hebdomadaire modérée, mieux tolérée et plus efficace qu'une dose unique massive. La fameuse ampoule trimestrielle, très prescrite en France, produit un pic puis une chute rapide, pas le niveau stable qu'un organisme vieillissant réclame.

La question d'un dosage sanguin reste en suspend pour beaucoup. Le dosage de la vitamine D n'est pas recommandé de façon systématique en dehors de certaines situations particulières, fracture, transplantation rénale, chirurgie bariatrique. Pour autant, un dosage sanguin annuel, idéalement en sortie d'hiver, permet d'ajuster la supplémentation. Un bilan d'une vingtaine d'euros, remboursable sur prescription, qui offre une réponse personnalisée là où le calendrier médical propose une règle générale. Pour quelqu'un qui passe ses étés à naviguer en Méditerranée, arrêter en mai est probablement raisonnable. Pour celui qui travaille encore à mi-temps dans un bureau parisien et protège sa peau lors de chaque sortie, cette logique mérite d'être discutée avec son médecin avant d'être appliquée sans nuance.

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