Depuis la mi-mai, un détail intrigue aux entrées de ville comme sur les départementales : des traces de pneus barrent les terre-pleins centraux des ronds-points, pelouses labourées et gravillons projetés à l'appui. Le réflexe voudrait qu'on y lise des pertes de contrôle, un coup de fatigue, une chaussée grasse. La réalité se trouve ailleurs, dans la poche des conducteurs concernés.
Car ces "tout-droits" sont pour la plupart volontaires, filmés, puis publiés sur TikTok. Entre le 8 et le 15 mai 2026, près de 500 vidéos ont été mises en ligne avec le hashtag « trend rond-point », cumulant plus de trois millions de vues et au moins 200 000 likes, selon les données collectées par la plateforme de veille Visibrain pour franceinfo. De puis, le phénomène qui a désormais ses codes, ses chiffres et ses premières convocations en mairie semble s'être un peu ralenti...
Un rituel bien rodé, exporté au-delà des frontières
Le scénario varie peu. Un véhicule s'approche d'un giratoire, s'engage tout droit, escalade le terre-plein central et ressort de l'autre côté, caméra au poing. Les automobilistes ne sont pas seuls : des motards s'y mettent, et jusqu'à des conducteurs de tracteurs. Toutes ces séquences partagent la même bande-son, Bar-Mitzvah, un morceau du rappeur Heuss l'Enfoiré sorti en juillet 2022. Rien, dans le titre ou son clip officiel, n'évoque la route. Comme souvent sur la plateforme, le son sert uniquement d'étendard sonore pour fédérer les participants et nourrir l'algorithme.
La mécanique fonctionne au point de s'exporter. Interrogée par TF1, une analyste de Visibrain relève une internationalisation du défi, avec environ 20 % de contenus en anglais et 10 % en allemand. La Police nationale a d'ailleurs choisi de retourner les codes de la tendance : dans une vidéo vue plus de quatre millions de fois, un agent s'élance vers un giratoire sur la fameuse musique, avant de le contourner dans les règles et de lancer face caméra : « Pour quelques secondes de buzz, ne prends pas de risque inutile ».
La hausse des prix des carburants a bon dos
Une explication circule pour justifier ces trajectoires : couper les ronds-points permettrait d'économiser du carburant, dans un contexte de prix tendus à la pompe. La cellule Vrai ou faux de franceinfo a vérifié, et l'argument ne tient pas. Sur l'ensemble des vidéos analysées, deux seulement évoquent le prix de l'essence. Les auto-écoles rappellent au passage que l'écoconduite repose sur la fluidité du parcours, pas sur les secousses d'un franchissement de terre-plein.
Le vrai moteur est ailleurs. Les associations de sécurité routière, citées par France 2, pointent un besoin d'appartenance chez de jeunes conducteurs pour qui, selon les mots du président de l'association Victimes et citoyens, « faire le buzz devient la norme ». L'objectif cesse d'être de conduire pour devenir d'exister en ligne. Un précédent existait déjà : il y a quelques années, l'influenceur Mohammed Henni s'était filmé dans un exercice similaire, avec une punchline restée célèbre sur ses points de permis. La transgression assumée et documentée fait partie du folklore du web depuis longtemps. Sa massification, elle, est nouvelle.
Se filmer, c'est fournir la preuve
Le Code de la route ne prévoit aucune infraction spécifique pour le franchissement d'un giratoire. Plusieurs qualifications s'appliquent en revanche : circulation en dehors de la chaussée, non-respect du sens de circulation, auxquelles s'ajoute l'usage du téléphone au volant pour qui se filme lui-même. L'addition atteint 135 euros d'amende et un retrait de trois points, avant même d'envisager la mise en danger de la vie d'autrui, une infraction pénale pouvant conduire à la suspension du permis. La publication de la vidéo constitue par ailleurs un délit à part entière, celui de promotion d'un comportement dangereux, passible d'emprisonnement selon un avocat spécialisé en droit routier interrogé par TF1.
L'ironie du dispositif tient au fait que la preuve est fournie par les auteurs eux-mêmes. Au printemps 2025, deux motards ont été condamnés à six mois de prison avec sursis pour de grands excès de vitesse jamais flashés, confondus par la seule exploitation de leurs propres publications. À Beuzeville, dans l'Eure, un conducteur de 20 ans repéré par vidéosurveillance début mai a fini par se dénoncer au maire ; la municipalité a demandé au procureur de pouvoir lui imposer des travaux non rémunérés au service de la commune, rapporte L'Éveil de Pont-Audemer.
Le défi finira par passer, comme passent toutes les tendances, remplacé par le suivant. La police alerte déjà sur une variante où des conducteurs filment leur siège vide, régulateur de vitesse enclenché. Les traces sur les pelouses s'effaceront plus vite que ce qu'elles révèlent : une génération de conducteurs pour qui la route est devenue un plateau de tournage. Les partisans d'une régulation plus ferme des réseaux sociaux, voire d'une majorité numérique digne de ce nom, y verront un argument de plus à verser au dossier. Il sera difficile, cette fois, de leur donner tout à fait tort.


