Aujourd'hui, des dizaines de touristes et de Parisiens flânent le long de ses berges pavées, s'attardent sur les passerelles de fer forgé, s'installent en terrasse au bord de l'eau en cette rentrée automnale. Pourtant, dans les années 1960, le canal Saint-Martin a bien failli n'être plus qu'un souvenir, sacrifié sur l'autel de la voiture reine. Que serait devenu ce quartier emblématique si les bulldozers avaient eu le dernier mot ?
- Dans les années 1960, un projet prévoyait d'assécher le canal Saint-Martin pour y construire une voie rapide automobile.
- Le projet a été abandonné en raison de la complexité technique, des coûts trop élevés et d'une résistance locale.
- Grâce à cet abandon, le canal a pu traverser les décennies intact et devenir aujourd'hui un lieu prisé des Parisiens et touristes.
Quand la voiture reine menace de tout emporter
Pour comprendre cette histoire, il faut remonter au lendemain de la Première Guerre mondiale. C'est à cette époque que l'automobile commence sa grande démocratisation en France. Les voitures se multiplient dans les rues de Paris, et avec elles, une nouvelle vision de la ville se dessine, centrée sur la circulation et la fluidité du trafic. Le transport fluvial, jadis roi pour acheminer marchandises et matériaux, perd peu à peu de son utilité. Le canal Saint-Martin, autrefois artère commerciale essentielle, devient alors un vestige encombrant aux yeux de certains urbanistes, un obstacle sur la route du progrès motorisé.
Un projet fou : une autoroute à la place de l'eau
Dans les années qui suivent, l'idée germe véritablement dans les cartons des aménageurs parisiens. Face à l'explosion du nombre de véhicules et aux embouteillages qui commencent à paralyser la capitale, une solution radicale est envisagée : assécher le canal pour y construire une voie rapide. Le projet, qui prend forme au début des années 1960, prévoit purement et simplement de combler ce cours d'eau pour libérer de l'espace au bitume. L'objectif affiché est clair : fluidifier la circulation et réduire les bouchons qui gagnent du terrain dans tout Paris. À l'époque, cette logique ne choque pas grand monde. Partout en France, on sacrifie berges, jardins et bâtiments anciens pour laisser place aux voitures, symbole de modernité et de liberté retrouvée après les années de guerre.
Le sursis inespéré qui a sauvé le canal
Et pourtant, contre toute attente, le projet ne verra jamais le jour. Les raisons exactes de cet abandon restent floues, mais plusieurs facteurs semblent avoir joué en faveur du canal : la complexité technique des travaux, les coûts jugés trop importants, et sans doute une forme de résistance locale face à un chantier d'une telle ampleur. Résultat : les bulldozers ne sont jamais venus, et le canal Saint-Martin a pu continuer sa vie tranquille au fil de l'eau. Ce sursis inespéré a permis à ce site de traverser les décennies intact, jusqu'à devenir l'un des lieux les plus prisés de la capitale, où l'on vient aujourd'hui pique-niquer sur les quais ou observer le ballet des écluses.
Aujourd'hui symbole de la reconquête des espaces publics par les piétons et les cyclistes, le canal Saint-Martin illustre à merveille combien les choix d'urbanisme d'une époque peuvent façonner, ou détruire, l'identité d'une ville pour des décennies. La prochaine fois que vous longerez ses quais, souvenez-vous qu'une simple décision administrative aurait pu tout changer : une invitation à rester vigilant face aux projets d'aménagement qui, aujourd'hui encore, redessinent silencieusement nos villes.


