Un toit qui s’effondre, une sœur qui refuse de payer sa part : en indivision, ce désaccord ne paralyse pas tout. La loi prévoit qu’un héritier peut engager les réparations essentielles seul, à condition de rester dans le cadre strict de la conservation du bien.
Ma sœur refuse de payer le toit de la maison de notre mère, qui prend l’eau à chaque averse : chez le notaire, on m’a expliqué ce que son refus ne bloquait pas

- Un indivisaire peut faire les réparations nécessaires à la conservation sans accord des autres coïndivisaires.
- Les travaux conservatoires incluent boucher les infiltrations, remplacer les tuiles cassées et refaire l'étanchéité endommagée.
- L'héritier qui paie peut réclamer le remboursement lors du partage de la succession avec justificatifs.
La tache brune s'élargit sur le plafond de la chambre à chaque nouvelle averse. En bas, une bassine recueille les gouttes qui traversent la charpente, et depuis le jardin, on distingue nettement les tuiles déplacées qui laissent passer l'eau. Face à ce toit qui prend l'eau, la sœur refuse de payer sa part des travaux, persuadée que son désaccord suffit à tout paralyser. Chez le notaire, la réponse a été limpide : ce refus ne bloque pas tout.
La maison appartenait à la mère, aujourd'hui décédée ou placée en établissement, et les deux enfants en sont devenus copropriétaires en indivision. Chacun détient une part du bien, mais aucun ne possède l'ensemble, et c'est précisément cette configuration qui nourrit la peur du blocage total.
L'idée est tenace : en indivision, il faudrait l'accord de tout le monde pour le moindre geste.
Cette croyance n'est pas totalement fausse. Pour vendre la maison, la donner en garantie ou en changer profondément l'usage, l'unanimité reste la règle. Mais pour empêcher un bien de se dégrader, le droit a prévu depuis longtemps une soupape que la plupart des héritiers ignorent, et qui change tout dans une situation comme celle du toit percé.
Cette soupape porte un nom précis : l'acte conservatoire.
L'article 815-2 du code civil prévoit que tout indivisaire peut prendre les mesures nécessaires à la conservation des biens indivis, et ce sans avoir besoin de l'accord des autres. Mieux encore, ce droit s'exerce même si ces mesures ne présentent pas un caractère d'urgence. Un toit qui goutte depuis trois averses n'a même pas besoin d'attendre l'effondrement d'une poutre pour justifier une intervention.
La loi va plus loin sur le financement. L'indivisaire qui agit peut employer à cet effet les fonds de l'indivision détenus par lui, et à défaut de trésorerie disponible, il peut obliger ses coïndivisaires à faire avec lui les dépenses nécessaires. le frère ou la sœur qui avance les frais pourra en réclamer le remboursement lors du règlement des comptes de l'indivision, sans avoir eu besoin d'un accord préalable.
Reste à savoir ce que recouvre exactement la notion d'acte conservatoire, car tout n'y entre pas.
La jurisprudence a une lecture assez généreuse de la toiture. Un arrêt de la Cour de cassation a ainsi validé la réparation, pour un coût raisonnable, d'une toiture dont les tuiles menacent de tomber dans une rue fréquentée. D'autres décisions ont retenu la même logique pour la réparation urgente d'une toiture, ou le remplacement d'une chaudière en panne en hiver. Le principe qui se dégage est simple : dès qu'un défaut d'entretien menace de faire perdre de la valeur au bien ou de mettre en danger des personnes, la réparation entre dans le champ de l'article 815-2.
Le raisonnement des juges suit toujours la même logique.
Ils cherchent à savoir si l'acte vise uniquement à préserver l'existant, sans le transformer ni l'améliorer. Un cabinet d'avocats spécialisé résume la philosophie du texte : ces actes ne visent qu'à protéger la substance du bien, sans en modifier la nature, la valeur ou la situation juridique. Boucher les infiltrations, remplacer les tuiles cassées, refaire l'étanchéité endommagée : tout cela colle parfaitement à cette définition.
La proportionnalité du coût entre aussi en jeu, et c'est là que le bât peut blesser. Une analyse juridique récente illustre ce point avec un exemple chiffré : sur un bien estimé 300 000 euros, la réfection d'une toiture menaçant ruine, devisée à 12 000 euros, représente 4 % de la valeur du bien, ce qui reste jugé raisonnable au regard de l'enjeu.
Tout ne devient pas permis pour autant.
Refaire un toit à neuf avec des matériaux haut de gamme, ajouter une isolation performante ou transformer les combles pendant les travaux dépasse largement la simple conservation. Ces opérations relèvent des actes d'administration, qui nécessitent l'accord d'indivisaires représentant deux tiers des droits, ou pire, des actes de disposition qui exigent l'unanimité de tous. La frontière entre réparer et améliorer se juge au cas par cas, et un couvreur pressé de vendre un chantier complet peut facilement faire glisser un devis du côté qui bloque.
En cas de doute sérieux sur la nature des travaux, mieux vaut ne pas trancher seul dans son coin. Un magazine destiné aux notaires le rappelle sans détour : en cas de doutes et de désaccord sur la qualification des travaux, l'accord du juge sera nécessaire. Le tribunal judiciaire peut alors être saisi pour autoriser l'opération malgré l'opposition d'un indivisaire récalcitrant.
Dans le cas d'un toit qui prend l'eau à chaque averse, la situation est nettement plus simple à qualifier. Des tuiles visiblement déplacées, une infiltration active, un plafond qui se tache : voilà exactement le type de désordre que les tribunaux rattachent sans hésiter à la conservation du bien. L'héritier qui fait intervenir un couvreur pour stopper l'infiltration n'a donc pas besoin d'attendre le feu vert de sa sœur.
Il devra en revanche garder une trace précise de la dépense engagée.
Facture détaillée, devis comparatifs, photos de l'avant et de l'après : ces éléments serviront de preuve le jour du partage définitif de la succession. Le notaire chargé du dossier pourra alors intégrer cette somme dans les comptes de l'indivision, et la faire déduire de la part de celle ou celui qui a refusé de participer spontanément.
Le refus d'un cohéritier reste une contrariété, parfois une vraie source de tension familiale. Mais il ne transforme pas la maison de la mère en bien figé, condamné à se dégrader au fil des saisons. La loi a précisément prévu ce cas de figure pour éviter qu'une mésentente entre deux personnes ne finisse par ruiner le patrimoine des deux.
Un point mérite d'être gardé en tête avant de lancer le chantier : ce qui est conservatoire aujourd'hui, faute d'entretien depuis des années, peut basculer du côté de l'amélioration si l'on profite des travaux pour changer de matériau ou agrandir la toiture. Demander un devis qui distingue clairement la remise en état du reste évite bien des discussions au moment du partage.
Sources : gdroit.fr | documentissime.fr