Le remède de grand-mère n’était pas une superstition : le menthol du dentifrice active les récepteurs du froid de la peau, bloquant le signal de démangeaison par la même voie nerveuse. Un pharmacien explique pourquoi ce geste automatique rivalise avec les crèmes pharmaceutiques à 12€.
Ma mère mettait toujours une noisette de dentifrice sur mes piqûres de moustique : 40 ans après, un pharmacien m’a expliqué pourquoi le menthol fait exactement ce que les crèmes à 12€ font
Un bouton rouge qui gonfle, une démangeaison qui s'installe au pire moment possible, en plein dîner en terrasse, à trois heures du matin. Et là, un geste revient automatiquement : ouvrir le tube de dentifrice. Ma mère le faisait, sa mère avant elle, et des millions de Français font encore de même. Ce qui semblait être une superstition de grand-mère est en réalité de la biochimie parfaitement sensée — et un pharmacien me l'a confirmé sans détour, quarante ans après.
À retenir
- Votre peau possède des récepteurs spécialisés que le menthol « trompe » en simulant du froid
- Le signal froid et le signal démangeaison empruntent le même canal nerveux : impossible de les ressentir simultanément
- Les crèmes de pharmacie font mieux seulement en cas de réaction allergique sévère
Ce qui se passe vraiment sous votre peau quand un moustique pique
Lorsqu'un moustique pique, sa trompe pénètre dans l'épiderme puis dans le derme à la recherche d'un capillaire sanguin. C'est surtout la salive injectée au cours de l'opération qui déclenche la réaction de la peau, car elle contient un mélange complexe de protéines reconnu par les défenses immunitaires comme un agent étranger. Des cellules immunitaires de la peau, les mastocytes et les basophiles, s'activent en présence de certaines molécules salivaires et vont, en réponse, libérer de l'histamine et d'autres médiateurs inflammatoires.
L'histamine, médiateur inflammatoire, augmente le diamètre et la perméabilité des vaisseaux sanguins, provoquant ainsi l'œdème, le fameux bouton de moustique. C'est également l'histamine qui, en stimulant les fibres nerveuses, provoque les démangeaisons et l'envie irrépressible de se gratter. L'effet de l'histamine se fait ressentir au bout de 30 à 60 secondes après la piqûre. Il atteint son niveau maximal après 2 à 3 minutes pour se dissiper le plus souvent 10 minutes après. En théorie. En pratique, le bouton peut démanger plusieurs heures, voire plusieurs jours chez les peaux sensibles.
Gratter n'arrange rien, c'est bien connu, si l'on gratte la piqûre de moustique, des bactéries peuvent pénétrer sous la peau à travers la lésion cutanée, transformant un désagrément passager en infection potentielle. Tout l'enjeu est donc d'interrompre ce signal de démangeaison par une autre voie. C'est exactement ce que fait le menthol.
Le menthol et le dentifrice : une explication neurologique, pas un placebo
Le TRPM8 (Transient Receptor Potential Melastatin 8) est un canal cationique non sélectif, principalement exprimé dans les neurones sensoriels, où il sert de récepteur primaire au froid et au menthol. Dit autrement : votre peau possède des récepteurs spécialisés dans la détection du froid. Ce canal est activé par le froid (en dessous de 28°C) ainsi que par des molécules au pouvoir réfrigérant comme le menthol, l'iciline ou l'eucalyptol. Le menthol ne refroidit pas réellement la peau, il convainc le système nerveux qu'elle est froide.
L'activation de TRPM8 par des températures froides ou des agonistes chimiques comme le menthol entraîne un afflux d'ions sodium et calcium, qui dépolarise la membrane neuronale et déclenche les voies de signalisation de la sensation de froid. Ce signal "froid" occupe le même canal nerveux que le signal "démangeaison", les deux ne peuvent pas transiter simultanément avec la même intensité. Les produits contenant du menthol stimulent les récepteurs du froid contenus dans la peau. L'effet refroidissant peut procurer un léger soulagement temporaire de la douleur et de la démangeaison après une piqûre d'insectes, comparable à l'effet d'un glaçon.
Le dentifrice, lui, contient du menthol à une concentration modeste mais suffisante pour déclencher cette réponse. Les dentifrices ont généralement une saveur mentholée ou menthe poivrée, ce qui apaise la peau et soulage les démangeaisons. Ils ont également des propriétés astringentes et peuvent réduire le gonflement et l'inflammation. La texture pâteuse du dentifrice crée en outre un film occlusif sur la peau qui ralentit l'évaporation et prolonge l'effet. Pour que cela marche, on privilégie un dentifrice à pâte et non en gel et on le laisse durcir sur le bouton une heure avant de rincer. Ma mère, instinctivement, avait tout compris.
Ce que les crèmes à 12€ font en plus (et ce qu'elles ne font pas mieux)
Les spécialistes rappellent que les crèmes ou lotions contenant du camphre ou du menthol font partie des remèdes pouvant faire effet, aux côtés des crèmes à l'hydrocortisone et des antihistaminiques. La différence entre un tube de dentifrice et une crème "spécial piqûres" de pharmacie tient donc à quelques nuances importantes.
Les gels contenant des antihistaminiques peuvent soulager la démangeaison occasionnée par les piqûres de moustique, mais ils doivent être appliqués plusieurs fois. Ces formules agissent sur la cause biologique, elles bloquent les récepteurs à l'histamine, là où le menthol ne fait qu'en masquer la perception. Certaines crèmes contiennent aussi un léger anesthésique local ou un peu de cortisone à faible dose pour calmer l'inflammation plus intense. Pour une piqûre standard, le soulagement que procure l'un ou l'autre est souvent similaire en pratique, la distinction devient pertinente face à une réaction gonflée, douloureuse ou qui persiste au-delà de 48 heures.
Le froid peut ralentir la transmission des signaux nerveux liés aux démangeaisons, resserrer les vaisseaux sanguins, calmer l'inflammation et contribuer à anesthésier la zone, selon Gil Yosipovitch, directeur du Miami Itch Center à l'Université de Miami. Un simple glaçon enveloppé dans un linge, appliqué dix minutes, produit donc le même effet vasoconstricteur que les produits à base de menthol, parfois mieux, selon les peaux.
Les alternatives du placard qui reposent sur la même logique
Le dentifrice n'est pas seul dans ce registre. Le menthol procure une sensation de fraîcheur qui peut apaiser la douleur et la démangeaison causées par les piqûres. L'huile essentielle de menthe poivrée possède par ailleurs des propriétés anti-inflammatoires qui peuvent aider à réduire l'enflure et la rougeur autour de la piqûre. Les déodorants à bille ou en spray contiennent du chlorure d'aluminium, une substance active efficace contre la douleur et les gonflements liés aux piqûres d'insectes. Voilà un autre produit du salle de bain qui fait le même travail, sans publicité ni rayon "été".
Les gels à base de menthol ou d'aloe vera sont connus comme d'excellents cicatrisants et figurent dans beaucoup de produits grand public pour les jambes lourdes, ils fonctionnent sur les piqûres pour exactement les mêmes raisons. Quant au bicarbonate de soude dilué dans un peu d'eau, sa légère alcalinité neutralise partiellement l'acidité de la réaction inflammatoire locale : efficace, économique, et présent dans 90 % des cuisines françaises.
Reste un point de vigilance concret : la salive d'un moustique contient une centaine de protéines, certaines pouvant provoquer une réaction inflammatoire qui se traduit par un bouton et des démangeaisons pouvant aller jusqu'à des réactions allergiques chez certaines personnes. Les réactions allergiques aux piqûres de moustiques peuvent provoquer des problèmes circulatoires, des nausées et des vomissements, le syndrome de Skeeter. Dans ces cas, un traitement médical d'urgence est nécessaire. Le dentifrice soulage une piqûre banale. Face à un œdème chaud de plus de dix centimètres ou à un malaise général, c'est le pharmacien, lui, en vrai, qu'il faut aller consulter, pas le tube dans la salle de bain.
Sources : passionsante.be | slate.fr