« Vous les prenez tous en même temps ? » : depuis qu’un pharmacien m’a posé cette question, j’ai compris mon erreur de 10 ans

Une simple question d’un pharmacien révèle une erreur médicamenteuse répandue chez les seniors : prendre tous ses médicaments en même temps. Cette pratique peut transformer un traitement adapté en surdose involontaire et augmenter les risques d’effets indésirables graves.

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Par L'équipe JDS

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La question a l'air anodine, presque administrative. Une courte pause au comptoir de la pharmacie, votre sac posé sur le rebord, et cette phrase : « Vous les prenez tous en même temps ? » Pour beaucoup, la réponse est oui, machinalement, le matin, d'un coup, avec un verre d'eau. Pourtant, ce réflexe anodin est peut-être l'une des erreurs médicamenteuses les plus répandues chez les seniors, et l'une des moins visibles.

À retenir

  • Un geste du quotidien qui cache un danger silencieux affectant les seniors polymédiqués
  • Comment vos médicaments peuvent s'affronter dans votre organisme et neutraliser leurs effets
  • Un outil officiel existe depuis 2018 mais reste méconnu et sous-utilisé

Une réalité chiffrée qui dérange

En France, plus de 46 % des personnes âgées de 75 ans et plus prennent entre 5 et 9 médicaments par jour, selon une enquête de l'IRDES (Institut de Recherche et Documentation en Économie de la Santé). Après 65 ans, 57 % des seniors prennent au moins 5 médicaments différents quotidiennement, un phénomène qui s'explique par la prévalence des maladies chroniques avec l'avancée en âge : hypertension, diabète, troubles cardiovasculaires, douleurs, etc. Ces chiffres ne sont pas alarmants en eux-mêmes, la polypathologie est une réalité, les traitements qui en découlent souvent parfaitement légitimes. Le problème n'est pas le nombre de médicaments. C'est la façon de les prendre.

Les plus de 65 ans ayant une affection de longue durée et les plus de 75 ans prennent en moyenne six médicaments différents, selon les chiffres de l'Assurance maladie, qui alerte régulièrement sur les risques liés à cette polymédication. Ce qu'on nomme la iatrogénie médicamenteuse, soit l'ensemble des effets indésirables provoqués par les médicaments, est responsable d'environ 7 500 décès de seniors chaque année, et de nombreuses hospitalisations. Environ 30 à 60 % des effets indésirables sont prévisibles et pourraient être évités par une meilleure gestion de l'ordonnance. Un gaspillage humain et médical absurde, d'autant qu'une partie de ce désastre silencieux tient à une erreur de timing, pas de traitement.

Quand les médicaments se font la guerre dans votre organisme

Les interactions médicamenteuses ne peuvent apparaître que lorsque les médicaments se retrouvent en même temps dans l'organisme. Le cas le plus fréquent d'interaction est donc celui où ils sont pris simultanément, ou de façon très rapprochée. Ce n'est pas une mise en garde théorique. De nombreux médicaments sont transformés par les mêmes enzymes hépatiques, notamment le cytochrome P450 3A4 qui métabolise environ la moitié des médicaments. Lorsque plusieurs substances sollicitent ces mêmes enzymes, l'une peut entraver la dégradation de l'autre et provoquer son accumulation dans l'organisme.

Concrètement, cela signifie que la dose de 8h du matin, avalée d'un bloc, peut transformer un médicament parfaitement dosé en surdose involontaire, ou rendre un autre totalement inactif. Il faut parfois prendre des médicaments à différents moments de la journée pour éviter les interactions. Certains médicaments doivent être pris avec des aliments, d'autres à jeun. Plus le calendrier posologique est complexe, plus les personnes sont susceptibles de faire des erreurs. Le cas des bisphosphonates, prescrits pour renforcer les os, est éloquent : ils doivent être pris à jeun et seulement avec de l'eau. Si ces médicaments sont pris avec d'autres liquides ou des aliments, ils ne sont pas bien absorbés et ne fonctionnent pas efficacement.

Avec le vieillissement, l'organisme devient plus sensible aux effets des médicaments. Le foie et les reins fonctionnent moins bien, ce qui ralentit l'élimination des molécules. Par ailleurs, les réserves en eau diminuent, augmentant la concentration des principes actifs dans le sang. Tous ces changements physiologiques majorent les risques d'effets secondaires. La vigilance sur le moment de la prise n'est donc pas une coquetterie officinale, c'est de la pharmacologie élémentaire appliquée à un corps qui ne répond plus tout à fait comme avant.

Une autre erreur fréquente, moins connue : celle des compléments alimentaires. Le gingembre peut augmenter le risque de saignement avec les anticoagulants. Le ginseng peut réduire l'effet des antidiabétiques. Même les vitamines D ou K peuvent interférer avec certains traitements. Les produits dits "naturels" ne jouent pas dans une autre catégorie, ils empruntent les mêmes voies métaboliques.

La prescription en cascade, ou l'engrenage silencieux

La polymédication est aussi liée au nombre de prescripteurs et aux prescriptions en cascade : la prescription d'un médicament pour traiter l'effet secondaire du précédent. Ce mécanisme mérite qu'on s'y arrête. Un médicament pour le cœur provoque des œdèmes aux chevilles, on prescrit un diurétique. Le diurétique entraîne une baisse de potassium — on ajoute un supplément. La fatigue liée à l'ensemble du traitement est interprétée comme un nouveau symptôme, on rajoute une couche. En quelques mois, une ordonnance raisonnable peut doubler de volume sans que personne n'ait commis d'erreur manifeste.

Il est d'ailleurs très fréquent que les seniors polymédiqués se voient prescrire des médicaments de la part de plusieurs médecins, presque trois médecins différents en moyenne. Le cardiologue, le rhumatologue et le médecin généraliste ne se parlent pas forcément. Chacun prescrit dans son couloir de compétence. Et c'est vous, le patient, qui faites la synthèse, souvent sans en avoir les outils. Fatigue inhabituelle, troubles de l'équilibre, pertes de mémoire ou baisse de l'appétit doivent alerter les patients et leurs proches. L'essentiel est d'en parler à un professionnel de santé, médecin ou pharmacien, qui pourra réévaluer la prescription, l'adapter, voire la simplifier.

Le bilan partagé de médication : un outil sous-utilisé

Depuis 2018, un dispositif officiel existe pour sortir de cet angle mort. Le bilan de médication concerne toute personne de 65 ans et plus souffrant d'au moins une affection de longue durée, ou toute personne âgée de 75 ans et plus bénéficiant de traitements pour lesquels au moins cinq molécules sont prescrites pour une durée de six mois. Le bilan partagé de médication (BPM) se déroule sous forme de plusieurs entretiens, à l'officine avec le pharmacien, dans un espace de confidentialité.

Concrètement, le logiciel métier des pharmaciens permet de vérifier toutes les interactions médicamenteuses en indiquant tous les médicaments que prend le patient, prescrits ou non. Le pharmacien envoie un compte rendu au médecin généraliste et le contacte par téléphone. Aucune modification ne peut être faite sans l'accord du médecin généraliste. C'est un filet de sécurité réel, construit sur une logique de coordination plutôt que de contrôle. Entre 2 et 4 rendez-vous par an sont fixés pour assurer un suivi thérapeutique et garantir une bonne observance. Ce service est entièrement pris en charge par l'Assurance maladie.

Peu de seniors le savent. Encore moins l'ont demandé. Les hospitalisations causées par un effet indésirable médicamenteux ont augmenté en France de 136 % en dix ans. La question du pharmacien — « Vous les prenez tous en même temps ? » — est peut-être le début d'une conversation qui aurait dû avoir lieu bien avant. Chaque médicament nouveau sur l'ordonnance majore de 12 à 18 % les effets indésirables, un chiffre qui devrait figurer en gras sur chaque renouvellement d'ordonnance. Le réflexe de tout avaler d'un coup le matin, pour "en finir", est humainement compréhensible. Médicalement, c'est une économie de temps qui peut coûter très cher.

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