Pendant des années, j’ai cru que la méthode de mon père—garder des billets pliés dans son portefeuille—était une relique du passé. Aujourd’hui, la science comportementale et les réalités numériques me donnent raison à son sujet. Entre la « douleur de payer » et les pannes informatiques, le cash a plus d’un argument à faire valoir.
Mon père a toujours gardé des billets pliés dans son portefeuille : j’ai ri pendant des années avant de comprendre pourquoi il avait raison

La génération de mon père n'avait pas besoin d'une appli de budget pour savoir ce qu'elle dépensait. Elle comptait. Littéralement. Les billets pliés en deux dans le portefeuille, rangés par coupure, sortis un à un au moment de payer, ce geste que j'ai observé des centaines de fois et que j'ai longtemps associé à une autre époque. Une époque sans carte sans contact, sans paiement mobile, sans virement instantané. J'avais tort. Et les preuves s'accumulent.
À retenir
- La science prouve que payer en espèces modifie notre comportement d'achat de façon mesurable
- Les pannes informatiques massives révèlent une dépendance dangereuse aux systèmes numériques
- Une nouvelle génération redécouvre le cash stuffing comme technique de maîtrise budgétaire
Ce que le billet de banque fait à votre cerveau
La psychologie comportementale a mis un nom précis sur ce que mon père pratiquait sans le théoriser : la "douleur de payer". Ce concept désigne l'inconfort ressenti lorsqu'un individu se sépare physiquement de son argent, un mécanisme ancré dans l'économie comportementale. Quand vous tendez un billet de 20 euros, votre cerveau enregistre une perte tangible. Quand vous approchez votre téléphone d'un terminal, il ne se passe presque rien neurologically. La transaction est abstraite, indolore, vite oubliée.
Des chercheurs ayant analysé 71 études menées dans 17 pays montrent que les consommateurs dépensent systématiquement davantage lorsqu'ils utilisent des moyens de paiement dématérialisés, un phénomène qualifié de "cashless effect". La carte, le sans contact et le paiement mobile rendent les dépenses plus abstraites, favorisant des achats moins réfléchis, même lorsque le consommateur souhaite contrôler son budget. Mon père, lui, ne finissait jamais le mois en négatif. Coïncidence ?
Une étude de la Monnaie de Paris, publiée en septembre 2024 sur la base d'une enquête Ifop auprès de 2 000 personnes, révèle que pour 80 % d'entre elles, le recours au cash est une façon de "mieux gérer son budget". Ce n'est pas une nostalgie de seniors. La tendance est plus répandue chez les 18-34 ans : un tiers des jeunes y ont recours pour organiser leur équilibre budgétaire. La génération TikTok a redécouvert les enveloppes de cash, le fameux "cash stuffing", comme technique de gestion budgétaire. Mon père aurait souri.
La carte bleue est fiable. Jusqu'au jour où elle ne l'est plus.
Le 30 août 2025, un samedi de fin d'été, des millions de Français ont découvert d'un coup ce que signifie ne pas avoir de liquide dans son portefeuille. Une panne géante a paralysé les paiements par carte bancaire, plongeant près de 14 millions d'usagers dans l'incapacité de régler leurs achats ou de retirer de l'argent. Des milliers de clients se sont retrouvés dans l'impossibilité de régler leurs courses, la panne survenant le dernier week-end avant la rentrée scolaire. Carrefour, Leroy Merlin, les péages d'autoroute : tout bloqué.
Ce n'était pas un accident isolé. En mars 2024, BNP Paribas avait déjà été touchée par une très grosse panne informatique qui empêchait des milliers de clients de retirer leur argent ou de payer à l'aide de leur carte bancaire. Les paiements numériques échouent en cas de panne d'électricité, de réseau internet ou de problème technique, en cas de crise ou de panne, l'argent liquide reste fiable et conserve sa valeur. La BCE elle-même, institution peu suspecte de romantisme pour les vieux billets froissés, l'a dit clairement : en septembre 2025, elle conseillait de conserver un peu de trésorerie chez soi en cas de crise.
Le paradoxe est là, bien visible. Les paiements en espèces ont tendance à diminuer, mais le nombre total de billets en euros en circulation continue d'augmenter, parce que beaucoup de personnes les gardent en réserve sans s'en servir pour régler leurs achats. Les gens ne font plus confiance au tout-numérique, même s'ils l'utilisent au quotidien. Ils gardent des billets. Exactement comme mon père.
Combien garder, et sous quelle forme ?
Il n'existe aucun texte de loi interdisant de posséder une certaine somme d'argent sur soi. La liberté est totale sur ce point. Les paiements en espèces au-delà de 1 000 euros chez un professionnel sont interdits, mais personne ne vous demande des comptes sur les quelques billets pliés dans votre portefeuille. Conserver un peu de cash pour les urgences reste une recommandation prudente : l'idéal tourne autour d'un à trois mois de dépenses courantes accessibles rapidement.
La vraie question n'est pas légale, elle est pratique. Plusieurs facteurs expliquent le retour partiel vers les espèces : pour certains consommateurs, disposer d'un montant fixe en liquide permet de mieux contrôler les dépenses et de limiter les achats non prévus. Une enveloppe de 200 euros pour la semaine au marché, quelques billets de 20 dans le portefeuille pour les imprévus, c'est suffisant pour retrouver le réflexe de compter avant de dépenser. Mon père, lui, glissait systématiquement un billet de 50 plié en quatre dans la poche intérieure de sa veste. "Pour les vraies urgences", disait-il. Je n'ai jamais su si ce billet avait servi un jour. Mais il était là.
Le contexte pousse d'ailleurs dans ce sens : un sondage Elabe pour BFMTV publié en mai 2026 indique que 12 % des personnes interrogées déclarent avoir augmenté leur recours aux paiements en espèces. L'inflation reste un ennemi plus insidieux : selon l'INSEE, une inflation annuelle moyenne de 3 % peut réduire de près de 15 % la valeur d'une épargne liquide en cinq ans. Garder des billets dans son portefeuille, oui. Y stocker toutes ses économies, non. La nuance est importante, et mon père la connaissait aussi : le livret A pour l'épargne longue, le cash pour le quotidien et les coups durs.
En France, la part des espèces dans le nombre des paiements est passée de 68 % en 2016 à 43 % en 2024. La tendance est claire, irréversible. Mais les baby-boomers dominent encore l'utilisation de l'argent liquide en France, et près d'un sur deux affiche une préférence marquée pour les espèces lors des achats quotidiens, pas seulement par habitude, mais par confiance dans le concret et volonté d'échapper au suivi numérique. Ce que ma génération appelait une vieille habitude s'avère être, en 2026, une forme discrète de sagesse financière. Il faut croire que mon père avait raison depuis le début.
Sources : insee.fr | blog.helios.do