C'est un drôle de paradoxe : il suffirait de faire sortir les petits-enfants sous un ciel gris et maussade pour leur rendre un fier service, alors que le réflexe naturel, face à la pluie ou au froid, c'est justement de les garder bien au chaud devant un écran. Les ophtalmologistes, eux, ne décolèrent pas contre cette habitude si française du salon-refuge dès que le temps se gâte. Et si la solution tenait justement dans ce que les grands-parents savent faire de mieux depuis toujours, à savoir emmener les petits prendre l'air, sans forcément de soleil, sans matériel particulier, et sans dépenser le moindre euro ?
- Environ 2 heures par jour à la lumière du jour, même sous un ciel gris, réduisent le risque de myopie chez l'enfant grâce à la dopamine rétinienne stimulée.
- Chaque heure d'écran quotidienne supplémentaire augmente de 21 % le risque de myopie, avec un risque qui double presque à partir de 4 heures par jour.
- Les grands-parents peuvent agir gratuitement en privilégiant balades, jeux extérieurs ou trajets à pied plutôt que les écrans, sans culpabiliser ni imposer.
Pourquoi les écrans et le salon inquiètent tant les ophtalmologistes
Les chiffres donnent le vertige. En France, près d'un enfant sur quatre serait aujourd'hui myope, et la tendance est loin de s'inverser. Une méta-analyse publiée en 2024 dans le British Journal of Ophthalmology montre que la part d'enfants et d'adolescents myopes est passée de 24 % dans les années 1990 à 36 % entre 2020 et 2023. Une progression qui coïncide, sans grande surprise, avec l'explosion du temps passé devant les écrans dès le plus jeune âge. Une méta-analyse coréenne publiée en février 2025 dans la revue JAMA Network Open, portant sur plus de 335 000 enfants et adolescents, est d'ailleurs sans appel : chaque heure d'écran quotidienne supplémentaire est associée à une hausse de 21 % du risque de myopie, un risque qui double presque à partir de quatre heures d'exposition par jour. Autant dire que la tablette du mercredi après-midi ou la console du dimanche pluvieux, multipliées par des années d'habitude, finissent par peser lourd sur les petits yeux. Ce n'est pas une question de culpabiliser qui que ce soit, ni les parents, ni les grands-parents, mais plutôt de comprendre ce qui se joue vraiment derrière ces après-midis enfermées.
La lumière du jour, même grise, agit comme un bouclier contre la myopie
Voici l'information qui change tout, et qui mérite d'être répétée à toute la famille, grands-parents compris : environ deux heures par jour à la lumière du jour, qui dépasse plusieurs milliers de lux même par temps couvert, réduisent le risque de myopie chez l'enfant. L'Assurance maladie le confirme sans détour, et la Société mondiale des ophtalmologistes pédiatres et strabologues a fait le point sur le sujet dès 2023. Concrètement, la lumière extérieure peut dépasser les 10 000 lux, mais elle peut descendre à quelques milliers de lux sous un ciel bien chargé ou à l’ombre d’un arbre, contre seulement 300 à 500 lux dans un salon, même bien éclairé. L'écart est colossal, et c'est précisément cette intensité lumineuse qui stimule la production de dopamine rétinienne, une substance qui freine l'allongement du globe oculaire à l'origine de la myopie. Une analyse internationale menée en Chine, portant sur plus de 380 000 jeunes, associe ainsi davantage de temps passé dehors à un risque de myopie réduit d'environ 25 %, avec un avantage net pour les enfants qui dépassent les deux heures quotidiennes par rapport à ceux qui restent moins d'une heure dehors. Un article de 2026 publié dans le Taiwan Journal of Ophthalmology va même plus loin : les enfants qui passent plus de quatorze heures par semaine à l'extérieur présentent une prévalence de myopie plus faible, et ce même lorsque leurs parents sont eux-mêmes myopes. Une revue Cochrane reste toutefois plus prudente, rappelant que ces études ont surtout été menées en Chine et à Taïwan, et que si le temps dehors semble freiner l'apparition de la myopie, son effet sur la progression de celle-ci reste encore incertain. Reste que le message de fond est limpide : pas besoin de grand soleil pour que les yeux des enfants en profitent.
Ce que les grands-parents peuvent faire concrètement, sans dépenser un euro
Bonne nouvelle pour les papys et mamies : pas besoin d'un abonnement à un club de sport ni d'un budget loisirs extensible pour agir. Les gestes qui comptent sont d'une simplicité presque déconcertante, et s'intègrent facilement dans les habitudes du mercredi ou du week-end. Voici quelques pistes faciles à mettre en place :
- Privilégier une balade au parc ou en forêt plutôt qu'un dessin animé, même quand le ciel est couvert
- Proposer des jeux extérieurs simples comme la marelle, le vélo ou la chasse aux feuilles mortes
- Faire les courses à pied avec le petit-enfant plutôt qu'en voiture, quand c'est possible
- Installer un coin lecture ou dessin sur le balcon, la terrasse ou près d'une fenêtre grande ouverte
- Proposer d'aller nourrir les pigeons ou observer les oiseaux au jardin public
Ces petites habitudes, répétées régulièrement, finissent par peser bien plus lourd qu'on ne l'imagine dans la santé visuelle des enfants. Et elles ont l'avantage de créer des souvenirs bien plus marquants qu'un épisode de dessin animé de plus. Pour y voir plus clair, voici un petit tableau récapitulatif des réflexes à adopter et de ceux à éviter :
| À faire | À éviter |
|---|---|
| Sortir même par temps gris, l'intensité lumineuse reste suffisante | Attendre systématiquement le grand soleil pour sortir |
| Proposer des activités extérieures variées et ludiques | Imposer la sortie comme une contrainte ou une punition |
| Limiter doucement le temps d'écran, sans dramatiser | Culpabiliser l'enfant ou les parents sur l'usage des écrans |
| Valoriser les moments dehors auprès des parents | Imposer ses méthodes sans en discuter avec eux |
Ce dernier point mérite d'ailleurs qu'on s'y attarde un peu. Les grands-parents d'aujourd'hui n'ont pas à se transformer en gendarmes des écrans, ni à donner des leçons aux parents, qui jonglent déjà avec suffisamment d'injonctions contradictoires. En revanche, glisser une suggestion avec légèreté, du type « et si on allait faire un tour au parc avant le goûter ? », fonctionne souvent bien mieux qu'un discours moralisateur sur les dangers des tablettes. La communication reste la clé : proposer plutôt qu'imposer, partager une information scientifique plutôt que sermonner, et surtout, montrer l'exemple en étant soi-même partant pour sortir, quel que soit le temps.
En résumé, deux heures dehors valent mieux que tous les écrans du monde, et c'est sans doute l'un des messages de santé publique les plus simples à appliquer qui soit. Pas besoin de matériel sophistiqué, de grand soleil ni de budget particulier, juste l'envie de pousser la porte et d'aller prendre l'air avec les petits-enfants. Les grands-parents ont, sur ce terrain-là, une carte à jouer absolument précieuse, celle du temps disponible et de la patience pour flâner sans but précis. Un cadeau tout simple, gratuit, et qui protège véritablement les yeux des générations futures.


