Ce soir-là, serviette sur les épaules, j’étais persuadée d’avoir bien fait : j’avais simplement voulu laisser la salle de bains propre. Mon hôtesse, elle, avait une tout autre idée en tête.
J’ai passé une semaine chez une famille japonaise : le soir où j’ai voulu vider la baignoire après mon bain, mon hôtesse m’a arrêtée net

- Au Japon, l'eau du bain n'est pas vidée entre deux baigneurs.
- On se lave entièrement avant d'entrer dans la baignoire.
- Un couvercle et un chauffe-eau gardent l'eau chaude toute la soirée.
Le geste que mon hôtesse ne m'a pas laissé finir
Au Japon, l'eau chauffée de l'ofuro n'est pas vidée après chaque personne, et toute la famille s'en sert à tour de rôle. Mon hôtesse me l'a fait comprendre avant même que j'aie pu protester. Elle ne m'a pas grondée, elle m'a simplement retenue.
Le bouchon n'a donc pas bougé.
Ce soir-là, au terme de mon bain, j'avais fait ce que n'importe quelle Française fait par politesse : j'avais voulu laisser la salle de bains nette, et donc vider la baignoire. Mon hôtesse m'a arrêtée avant que la bonde ne cède. Sa mine disait que je venais de commettre une petite catastrophe domestique, et qu'elle me la pardonnait d'avance. Je me suis retrouvée, serviette sur les épaules, à comprendre que mon réflexe de bien élevée était exactement le contraire de ce qu'on attendait de moi.
On se lave avant d'entrer, jamais dedans
Le malentendu vient d'une différence de fonction. En France la baignoire sert à se laver, alors qu'au Japon le bain est fait pour se détendre dans une eau très chaude, jusqu'à 45 °C.
Le lavage se fait donc à part, dans la même pièce. On s'assoit sur un petit tabouret, avec une douchette à main, et l'on est censé se laver et se rincer à fond, deux fois, avant de poser un pied dans l'ofuro. Savon, gant et shampoing sont d'ailleurs fournis dans les établissements qui reçoivent des visiteurs. Chez l'habitant, le principe reste identique, seul le décor change.
La rigueur de ce rituel s'explique par une raison pratique. Aucun résidu de savon ne doit passer dans le bain, puisque l'eau n'est pas évacuée entre deux baigneurs. Une fois dans l'eau, on ne s'y frotte pas, on y reste environ 10 à 15 minutes, jambes repliées. Chez nous, un bain tiède d'une demi-heure avec un livre paraîtrait presque indécent à côté.
Une eau qui reste chaude toute la soirée
Vider le bain serait un gaspillage d'énergie autant que d'eau. Il faudrait plusieurs heures, et une quantité d'eau considérable, pour en chauffer de nouvelle.
Tout est donc pensé pour conserver cette chaleur. Les cheveux et les débris sont retirés après le bain, puis un couvercle est posé sur la cuve pour garder la température et limiter l'évaporation. Des chauffe-eau maintiennent aussi la température. Certains guides pour voyageurs évoquent la fonction « oitaki », qui réchauffe l'eau déjà présente dans la cuve sans la vider.
Et ce n'est pas tout, car cette eau a parfois une seconde vie.
Le bain reste souvent rempli toute la nuit, et dans certains foyers l'eau est réutilisée le lendemain pour laver le linge. C'est exactement l'idée relevée par Wikipédia dans son article sur le bain japonais : certaines maisons transfèrent l'eau chaude vers le lave-linge. Mon hôtesse, elle, ne m'a pas parlé de machine à laver ce soir-là. Elle m'a seulement montré le couvercle.
Un partage qui n'a rien d'une négligence
Pour un Français, l'idée de se baigner dans l'eau d'un autre fait froncer le nez. Pourtant, la logique est inverse : on se rince avant d'entrer, et cette précaution est jugée plus propre pour partager l'eau. L'hygiène passe avant le bain, pas après.
La coutume n'est pas non plus exotique au point d'être incompréhensible. Elle existait aussi en Occident, où l'on partageait l'eau du bain entre membres de la famille, avant qu'elle ne disparaisse, alors qu'elle s'est maintenue au Japon. Ses racines remonteraient, selon un guide spécialisé, aux traditions de purification shinto, et le bain serait devenu central dans la vie domestique à l'époque d'Edo (1603-1868). Un ordre existait même : le plus âgé passait en premier, une pratique devenue moins courante aujourd'hui.
Le bain du soir a aussi une fonction de transition. Selon un site consacré à la culture japonaise, il crée une pause avant le sommeil, et l'ordre des gestes (laver, rincer, tremper, refroidir) donne à la pièce un sens différent de celui d'une salle de bains occidentale. Chez nous, on enchaîne souvent douche express et pyjama. Là-bas, le bain constitue un rendez-vous.
Vos réflexes de voyageur, version japonaise
Si vous êtes accueillie ou accueilli chez l'habitant, la règle de base tient en trois points. Se laver d'abord, ne rien mettre dans l'eau, et laisser le bouchon tranquille. Les guides résument la même chose : douchez-vous avant d'entrer, ne vidangez pas après votre tour, et n'apportez ni savon ni shampoing dans la cuve.
Une autre surprise attend les visiteurs : la salle de bains japonaise est souvent éclatée. Elle se divise en trois pièces distinctes, avec les toilettes seules, un lavabo où se trouve le branchement du lave-linge, et la pièce du bain avec cuve profonde et douchette. Cela explique pourquoi le lave-linge se trouve si près de la baignoire.
Dans le doute, on demande avant de toucher à la bonde.
Ce que ce rituel peut changer chez vous
Rien ne vous oblige à installer une cuve en cyprès. Pour s'en approcher, une simple baignoire rectangulaire peut convenir, avec un petit tabouret et une douchette à proximité pour se savonner d'abord. Ce petit changement d'ordre suffit déjà à transformer le moment.
Côté réglages, les conseils vont dans le même sens. Remplissez la baignoire d'une eau à plus de 40 °C, ajoutez éventuellement des sels ou des huiles parfumées, puis restez dix minutes en position assise. Gardez en tête que ces sels restent facultatifs, car l'eau est traditionnellement tenue pure. À 55 ou 70 ans, ce temps de bain tranquille a de quoi séduire, à condition de sortir progressivement de l'eau chaude et de ne pas vous lever d'un bond.
Reste la question de l'eau. Un bain profond consomme davantage par remplissage qu'une baignoire occidentale peu profonde, mais la pratique japonaise est économe, puisque l'on se lave dehors et que l'eau du bain reste propre.
Chez mon hôtesse, le bain suivant s'est pris dans la même eau, encore chaude, sous son couvercle, et je n'ai plus cherché la bonde. Dans les maisons équipées d'une fonction de réchauffage, l'eau peut rester agréable jusqu'au dernier baigneur de la soirée, sans qu'on ait à rallumer quoi que ce soit.
