Une grande maison horlogère aurait pu perdre l’un de ses chapitres les plus décisifs dans le vacarme feutré de la crise du quartz. Des machines vouées à la destruction, des plans jugés inutiles, un atelier qui se tait : l’histoire de Zenith tient ici presque du scénario de cinéma. Sauf qu’au cœur de cette affaire, un horloger a choisi de désobéir, sans bruit, pour préserver un mouvement devenu mythique.
- Dans les années 1970, Charles Vermot a caché les outils, plans et composants de l’El Primero dans les combles de l’atelier Martel Watch Co.
- Présenté en 1969, l’El Primero est un chronographe automatique intégré à haute fréquence de 36 000 alternances par heure.
- Ces outillages ont permis à Zenith de relancer le calibre en 1984, devenu central dans l’identité de la manufacture.
Zenith El Primero : l’horloger qui a sauvé un mythe dans un grenier
Au milieu des années 1970, Zenith appartient à l’américain Zenith Electronics, dont la stratégie se tourne résolument vers le quartz. La production mécanique doit s’arrêter et les outillages du Zenith El Primero sont promis à la destruction.
Charles Vermot, horloger impliqué dès les débuts du calibre, ne peut s’y résoudre. Après avoir demandé sans succès à la direction de conserver ce patrimoine industriel, il organise discrètement son sauvetage. Dans les ateliers de Martel Watch Co., aux Ponts-de-Martel, où l’El Primero était fabriqué, il rassemble presses, outils, plans techniques et composants nécessaires à chaque étape de production. L’ensemble est dissimulé dans une partie murée des combles, un grenier hors du regard de la direction américaine.
Ce geste ne protège pas seulement des machines : il conserve une chaîne de fabrication, des ajustements et une mémoire de l’atelier qu’aucun catalogue ne pouvait restituer à lui seul.
El Primero, un chronographe né pour battre plus vite que les autres
L’histoire mérite d’autant plus d’être racontée que El Primero était déjà un mouvement singulier. Présenté en 1969, au moment de la course au chronographe automatique, il se distingue par son architecture intégrée et sa fréquence de 36 000 alternances par heure. Cette cadence élevée permet la lecture du dixième de seconde, une prouesse technique qui donne au calibre son nom : El Primero, « le premier » en espagnol.
Avec sa roue à colonnes, son remontage automatique et son organisation pensée dès l’origine comme un chronographe complet, il ne s’agissait pas d’un simple mouvement auquel on aurait ajouté une fonction. Mais le quartz bouleverse alors l’industrie suisse : plus précis, moins cher et facile à produire à grande échelle, il fait passer la mécanique pour une survivance.
Pour Zenith Electronics, l’avenir ne semble plus se jouer dans les rouages. Charles Vermot, lui, comprend qu’un tel calibre ne se recrée pas sur un coup de crayon. Bien plus tard, il apparaîtra que refaire ces outillages aurait exigé un investissement de plusieurs millions de francs suisses.
Des combles aux poignets des collectionneurs, le retour d’un calibre culte
Lorsque Zenith décide de relancer El Primero en 1984, les machines et les archives mises à l’abri par Charles Vermot permettent de reprendre la production du calibre historique. Son geste rend possible le retour d’un chronographe dont les dimensions, l’architecture intégrée et la haute fréquence auraient été très difficiles à reproduire fidèlement. La manufacture lui offre alors une montre El Primero et un dîner avec son épouse : une récompense modeste au regard de ce qui vient d’être sauvé.
Depuis, le mouvement irrigue l’identité de Zenith, notamment dans les collections Chronomaster et dans certaines interprétations plus contemporaines de la ligne Defy. Son influence dépasse largement Le Locle. Rolex a ainsi choisi une version profondément modifiée de El Primero pour animer la Daytona automatique de référence 16520, avant de basculer vers un calibre maison. Ebel, Panerai et Movado ont également utilisé des calibres Zenith à différents moments. Aujourd’hui encore, Zenith rend hommage à Vermot à travers des éditions Chronomaster dédiées à cet homme dont la discrétion a fait beaucoup pour la légende.
En cachant des plans et des outils promis à la casse, Charles Vermot a offert à Zenith bien davantage qu’une solution de secours : il a préservé une part de l’horlogerie mécanique moderne. El Primero demeure ainsi un rappel précieux, presque à contre-courant de notre époque : derrière une montre, il y a parfois une décision industrielle, une intuition artisanale et la conviction qu’un savoir-faire ne doit pas disparaître parce qu’il semble, un instant, démodé.
