Chaque année, des dizaines de millions d’euros de chèques énergie retournent aux caisses de l’État sans avoir servi à personne. Avec un taux de non-recours vertigineux chez les nouveaux bénéficiaires et des montants gelés depuis 2019, ce dispositif d’aide aux ménages modestes peine à atteindre ceux qui en ont le plus besoin.
« Tu sais que ton chèque énergie expire ? » : mon père ne l’avait jamais utilisé, comme 4 bénéficiaires sur 10

Votre père a reçu son chèque énergie par courrier. Il l'a posé sur la pile de papiers à traiter. Il a oublié. Le chèque a expiré. Cette scène, banale en apparence, représente en réalité des dizaines de millions d'euros évaporés chaque année, de l'argent public, prévu pour des ménages modestes, qui retourne silencieusement dans les caisses de l'État sans avoir servi à rien.
À retenir
- 97 % des nouveaux bénéficiaires du chèque énergie ne l'ont jamais demandé — un chiffre qui déstabilise les pouvoirs publics
- Entre 15 et 20 % des chèques expirent chaque année, représentant plus de 100 millions d'euros d'aide perdue
- Les bénéficiaires les plus précaires sont paradoxalement les plus exposés à rater cette aide
Un phénomène massif et largement sous-estimé
Chaque année, environ 15 à 20 % des chèques énergie émis ne sont jamais utilisés, représentant plus de 100 millions d'euros d'aide non réclamée. Sur la campagne 2023, près de 17 % des bénéficiaires n'avaient pas utilisé leur chèque énergie habituel. Mais ce chiffre, déjà préoccupant, ne raconte qu'une partie de l'histoire. Le vrai problème se niche du côté des bénéficiaires qui ne reçoivent pas leur chèque automatiquement et doivent en faire la demande. Là, les taux de non-recours deviennent vertigineux.
En 2024, près d'un million de personnes éligibles n'avaient pas reçu le chèque et le taux de recours des nouveaux bénéficiaires a été très faible, entre 3 % et 12 %. Pour être précis : le chèque énergie avait été automatiquement renvoyé aux bénéficiaires de 2023, mais les « nouveaux » bénéficiaires nouvellement éligibles devaient en faire la demande via un portail en ligne. Ils étaient particulièrement nombreux : 1 million de demandes étaient attendues sur ledit portail. 31 500 ont vu le jour, soit près de 97 % de non-recours. Un chiffre qui donne le vertige.
Les causes de non-utilisation identifiées par les évaluateurs du dispositif sont les suivantes : la non-réception du chèque (8 % des bénéficiaires), la perte du chèque (4 % des bénéficiaires), la mauvaise compréhension des droits (3 % des bénéficiaires), et la perte du chèque par le fournisseur (2 % des bénéficiaires). À quoi s'ajoutent, dans les faits, l'oubli pur et simple, la méfiance vis-à-vis des courriers administratifs, et, pour les personnes les plus âgées, une familiarité limitée avec les démarches en ligne.
Ce que vaut vraiment ce chèque en 2026
En 2026, le montant du chèque énergie est compris entre 48 euros et 277 euros selon les revenus et la composition du foyer fiscal. Le montant moyen s'élève à 153 euros. Ce n'est pas une fortune, certes. Mais 153 euros représentent, pour un foyer dont le revenu fiscal de référence ne dépasse pas 11 000 euros par unité de consommation, une aide significative sur une facture annuelle qui peut dépasser 1 500 euros.
Les montants du chèque énergie n'ont pas été revalorisés depuis 2019 et restent compris entre 48 et 277 € selon le barème en vigueur. Sept ans sans revalorisation, pendant lesquels les tarifs de l'énergie ont connu des hausses historiques. Les associations de consommateurs réclament depuis plusieurs années une remise à niveau : la FNCCR et le CNAFAL réclament une revalorisation calée sur la hausse du TRVE depuis 2019, soit une augmentation minimale de l'ordre de 37 à 42 %. Pour l'instant, sans succès.
Le dispositif a par ailleurs perdu l'une de ses fonctions les plus utiles. La loi de finances 2025 a supprimé la possibilité d'utiliser le chèque comme « chèque travaux » pour financer des rénovations énergétiques, réduisant encore le périmètre d'usage du dispositif. Le chèque énergie 2026 ne sert donc plus qu'à payer des factures d'énergie courantes, électricité, gaz, fioul, bois. Utile, mais moins stratégique qu'avant.
Campagne 2026 : qui reçoit quoi, et jusqu'à quand
En 2026, 4,5 millions de foyers ont été identifiés et reçoivent automatiquement leur chèque énergie entre le 1er et le 20 avril pour 3,8 millions d'entre eux, et à partir du 1er mai pour les 700 000 autres foyers, identifiés grâce à un croisement complémentaire de données. Un progrès par rapport à la campagne 2025, marquée par un retard spectaculaire : l'adoption tardive de la loi de finances, publiée en février 2025 au lieu de décembre 2024, avait décalé l'envoi des chèques de six mois, du printemps à novembre.
Pour ceux qui ne l'auraient pas reçu automatiquement, le délai est clair : les bénéficiaires qui n'auraient pas été identifiés peuvent demander leur chèque en ligne ou par courrier du 1er avril au 31 décembre 2026. Passée cette date, les droits sont perdus. Le chèque 2026 expire au 31 mars 2027. Passé cette date, le montant est perdu et ne peut pas être reporté ni remboursé.
Les profils les plus exposés à l'échec de la démarche de demande sont aussi les plus exposés à la précarité énergétique : personnes en situation d'illectronisme, ménages ruraux sans accès internet stable, individus ignorant leurs droits. Un paradoxe cruel : ceux qui en ont le plus besoin sont souvent ceux qui passent le plus facilement à côté.
Les réflexes concrets pour ne plus rater cette aide
Premier réflexe, le plus simple : vérifier son éligibilité sur chequeenergie.gouv.fr via le simulateur officiel. Les ménages dont le revenu fiscal de référence 2024 par unité de consommation est inférieur à 11 000 euros sont éligibles au chèque énergie 2026. Ce plafond concerne des millions de retraités à revenus modestes qui ne se pensent pas toujours concernés.
Deuxième réflexe, plus durable : activer la pré-affectation automatique. Ce mécanisme déduit automatiquement le montant de votre futur chèque de votre facture d'électricité EDF ou de gaz chaque année, sans intervention de votre part. Fini le chèque papier oublié dans une pile de courrier.
Pour ceux qui préfèrent garder la main sur le papier, il est possible d'utiliser le formulaire de contact en ligne ou de contacter l'assistance par téléphone au 0 805 204 805, numéro vert dont le service et l'appel sont gratuits. Une ligne téléphonique gratuite, disponible pour quiconque se sent perdu dans la démarche numérique.
Vigilance également sur les arnaques : des courriels frauduleux peuvent être adressés aux bénéficiaires. Aucune administration ne demandera vos coordonnées bancaires pour vous permettre de bénéficier du dispositif. C'est précisément la méfiance légitime face à ces tentatives d'escroquerie qui pousse parfois des ménages à jeter, à tort, le vrai chèque avec le faux.
Un dernier chiffre, pour mesurer l'ampleur du problème autrement : le baromètre Énergie-Info 2025 du médiateur national de l'énergie, réalisé auprès de plus de 2 000 foyers, enregistre 36 % des ménages déclarant des difficultés à payer leurs factures d'énergie. Parmi les bénéficiaires du chèque énergie spécifiquement, 59 % ont déclaré avoir souffert du froid durant l'hiver 2024-2025. Quand on sait que des centaines de milliers de chèques finissent à la poubelle ou périmés dans un tiroir, cette statistique prend une autre dimension.
Sources : economie.gouv.fr | service-public.gouv.fr