Après 15 ans de prise quotidienne de somnifères, un patient découvre auprès de son pharmacien les vrais risques des benzodiazépines. Au-delà des chutes et fractures, ce sont des questions sur la cognition et la sécurité routière qui se posent pour les seniors.
J’ai pris le même somnifère pendant 15 ans sans me poser de questions : le jour où mon pharmacien m’a expliqué le lien avec les chutes, j’ai compris ce que je risquais

Quinze ans de Lexomil ou de zolpidem avalés chaque soir, sans y penser plus qu'à se brosser les dents. Puis un jour, devant le comptoir de la pharmacie, une question presque anodine : "Vous prenez toujours ce somnifère depuis longtemps ?" Cette phrase, beaucoup de sexagénaires et de septuagénaires actifs l'ont entendue un jour ou l'autre. Elle marque souvent le vrai début de la vigilance, bien après le début du traitement.
Le mécanisme est connu des pharmacologues depuis longtemps, moins du grand public. Une revue de la littérature réalisée par l'ANSM confirme une augmentation du risque de chute et de fracture chez les personnes âgées de 60 ans et plus traitées par benzodiazépines par rapport à cette même population non traitée. Ce n'est pas une hypothèse isolée, c'est une convergence de données sur plusieurs décennies. Le risque grimpe particulièrement dans certaines situations : en particulier chez les femmes et chez les personnes soumises à des doses journalières élevées et à des traitements prolongés, au-delà de 14 jours. Quinze ans de prise quotidienne, cela dépasse largement ce seuil.
À retenir
- Votre pharmacien pose soudain une question apparemment innocente après des années de renouvellement automatique
- La durée recommandée est de 3 mois maximum, pas 15 ans : le décalage vertigineux entre la théorie et la réalité
- Les risques s'accumulent silencieusement : chutes, routes, mémoire... et se multiplient chez un senior sur deux
Pourquoi la dose et la durée changent tout
Le corps ne vieillit pas au même rythme que les habitudes de prescription. Passé 65 ans, le foie élimine plus lentement les molécules, la masse graisseuse augmente, la sensibilité du cerveau aux sédatifs se modifie. Résultat : une dose stable depuis quinze ans peut, sans qu'on l'ait changée, produire un effet de plus en plus marqué sur l'équilibre et la vigilance. Les chercheurs ont même quantifié ce phénomène : une étude rapporte un doublement du risque de chute lors d'une augmentation de dose de 2 mg par jour à 8 mg par jour en équivalent diazépam. ce n'est pas tant la molécule en elle-même que la dose cumulée et la durée d'exposition qui font basculer la balance bénéfice-risque.
La bonne nouvelle, c'est que ce risque n'est pas figé. Une réduction des doses ou l'arrêt de la benzodiazépine permet de diminuer le risque de chute dans cette population, note l'ANSM. Ce n'est pas un couperet irréversible, c'est un curseur qu'on peut déplacer, à condition d'accepter d'en parler et de s'organiser avec un professionnel de santé. Et la chute n'est pas le seul enjeu du quotidien : ces molécules accroissent significativement le risque d'accidents de la route, et c'est particulièrement vrai chez les personnes âgées qui ont plus de mal à éliminer le médicament. Un détail qui change la donne pour qui continue de conduire régulièrement, pour aller chercher les petits-enfants ou faire ses courses.
La France, championne d'Europe d'un mauvais point
Ce cas n'a rien d'exceptionnel. La France reste, en 2013, le deuxième pays le plus consommateur de benzodiazépines et apparentés en Europe. Et les seniors sont en première ligne : selon l'ANSM, environ un tiers des femmes de plus de 65 ans consomment une benzodiazépine anxiolytique et 18 % une benzodiazépine hypnotique. Le pharmacien qui alerte son client fidèle depuis quinze ans n'invente donc rien, il applique une vigilance devenue quasi réglementaire. Les recommandations de la Haute Autorité de santé précisent d'ailleurs que la durée de prescription ne devrait pas dépasser trois mois. Quinze ans, c'est soixante fois ce délai recommandé, un chiffre qui donne la mesure de l'écart entre la théorie médicale et la pratique du quotidien.
Comment expliquer un tel décalage ? Les médecins généralistes, qui réalisent plus de 80 % des prescriptions, doivent naviguer entre la connaissance des risques et la nécessité de répondre à des situations d'urgence. Une ordonnance de dépannage, renouvelée par habitude faute de temps pour aborder le sevrage en consultation, et voilà comment un traitement ponctuel devient une routine de plusieurs années. Le pharmacien, lui, voit défiler la même boîte mois après mois. C'est souvent lui qui, le premier, pose la question qui dérange gentiment.
Un doute qui dépasse le simple risque de chute
La chute n'est pas la seule zone d'ombre. Des équipes de l'Inserm se sont penchées sur un lien plus discuté encore, celui avec le déclin cognitif. Les personnes prenant des benzodiazépines à demi-vie longue, celles qui disparaissent de l'organisme en plus de 20 heures, présentent dans cette étude un risque de démence augmenté de 60 %. Une autre étude publiée dans le British Medical Journal a montré que l'utilisation de benzodiazépines pendant trois mois ou plus était associée à un risque accru de développer la maladie d'Alzheimer après 65 ans, et que la force de l'association augmente avec la durée de l'exposition. Il faut le dire honnêtement : ce lien reste débattu, certaines études plus récentes ne retrouvent pas d'association significative une fois les biais méthodologiques corrigés. Mais la cohérence de plusieurs travaux indépendants, sur des cohortes différentes, suffit à justifier la prudence plutôt que le fatalisme.
Ce qui frappe surtout, c'est la fréquence de l'exposition combinée à d'autres facteurs de risque. Une étude menée dans le cadre de la plateforme DRUGS-SAFE, financée par l'ANSM, a mis en évidence que certaines situations augmentent le risque d'effets indésirables des benzodiazépines, en particulier les troubles respiratoires et de la vigilance, et que près de la moitié des utilisateurs se trouvent dans au moins une de ces situations à risque. un senior sur deux qui prend ce type de traitement cumule un facteur aggravant, parfois sans le savoir : une autre ordonnance qui interagit, un souci respiratoire discret, une baisse de la vue qui complique déjà l'équilibre. Le sevrage ne se fait jamais du jour au lendemain, il se prépare avec un médecin, sur plusieurs semaines, en réduisant les doses par paliers. mais la première étape, la vraie, c'est justement celle qu'a vécue ce patient devant son pharmacien : accepter de reposer la question, quinze ans après, sur un médicament qu'on croyait acquis pour toujours.
Sources : presse.inserm.fr | vidal.fr