Cette année, je n’ai pas attendu le thermomètre pour ouvrir la commode. Une date dans l’agenda a tout changé, et la première semaine d’octobre m’a réservé une surprise.
J’attendais toujours le premier coup de froid pour sortir mes pulls : cette année, j’ai fait comme les Japonais, et dès la première semaine j’ai compris

- Au Japon, le 1er octobre marque le passage aux vêtements d'hiver pour la plupart des régions.
- La pratique remonte à la cour impériale de l'époque de Heian, entre 794 et 1185.
- Le koromogae consiste surtout à laver et ranger, sans acheter de nouveaux vêtements.
- En France, un premier week-end d'octobre suffit pour adopter la méthode.
Le 1er octobre, une date plutôt qu'un thermomètre
Au Japon, on sort les pulls parce que le calendrier l'ordonne, pas parce que le thermomètre dégringole. Cette année, j'ai calqué ma garde-robe sur ce rythme, avec un premier week-end d'octobre consacré à la bascule, et la première semaine m'a suffi pour comprendre ce que j'avais raté pendant des automnes entiers. Le premier coup de froid ne m'a pas pris au dépourvu, et cela ne m'était jamais arrivé.
Le geste porte un nom : koromogae.
Koromogae (衣替え) signifie littéralement « changement de vêtements », et recouvre deux gestes à la fois : faire passer les tenues d'une saison à l'autre, et ranger celles qu'on met de côté. Dans la plupart des régions du Japon, les dates sont le 1er juin pour l'été et le 1er octobre pour l'hiver. Elles s'appliquent aux élèves, aux fonctionnaires, à la police, aux transports et aux bureaux. Ce n'est donc pas la lubie d'un particulier mais un rendez-vous collectif, que tout un pays honore le même jour.
Une habitude née à la cour de Heian
Tout commence à la cour impériale de l'époque de Heian (794-1185), où les codes vestimentaires de la noblesse changeaient à des dates précises du calendrier lunaire. Le rendez-vous d'été tombait le 1er avril lunaire, celui d'hiver le 1er octobre lunaire. La version la plus répandue veut que le mot de l'époque, kōi, ait aussi désigné une charge de dame de cour, d'où l'usage de dire « koromogae » pour éviter les confusions.
Le rythme a ensuite varié. Vers le XVIIe siècle, le shogunat Tokugawa impose à la classe des samouraïs quatre changements par an, et le peuple finit par s'y mettre à son tour, preuve qu'une règle de cour peut devenir une habitude de quartier.
Le passage aux dates actuelles date de l'ère Meiji. Le calendrier solaire est adopté le 1er janvier 1873, et l'été est alors fixé du 1er juin au 30 septembre, l'hiver du 1er octobre au 31 mai. La règle gagne d'abord les uniformes d'étudiants, puis s'installe peu à peu chez les gens ordinaires, jusqu'à ce que les administrations, les entreprises et les écoles s'y plient chaque année. Cent cinquante-trois ans plus tard, les deux dates tiennent toujours.
Ce que m'a appris ma première semaine
Ma méthode d'avant ressemblait à celle de beaucoup d'entre nous : attendre la première matinée glaciale, ouvrir la commode en catastrophe, constater que le col roulé préféré sent le renfermé. Cette année, les pulls sont sortis début octobre, avant tout frisson. Le tri s'est fait un samedi, sans hâte, avec le loisir de repérer ce qui méritait un lavage ou une retouche.
Le froid est venu, et tout était déjà prêt.
Ce que j'ai compris tient moins aux pulls qu'à la date. Fixer un jour revient à cesser de négocier avec la météo chaque matin, et le koromogae offre cette discipline douce, que l'on suit sans la subir parce qu'elle est partagée par tout un pays.
Ranger, la moitié du geste
Selon la Fondation du Japon, le koromogae n'implique pas d'acheter de nouveaux vêtements. Il consiste à déplacer vers la penderie les pièces stockées dans des boîtes, et à ranger celles de la saison écoulée. Les tâches concrètes se résument à laver ce qui a été porté, puis à l'enfermer avec un produit antimites.
La précision change la perspective. Chez nous, le changement de saison évoque volontiers les vitrines ou le grand débarras de printemps, alors que là-bas, c'est d'abord une rotation de ce que l'on possède déjà. Ce qui dormait dans les cartons remonte, ce qui a servi descend, et le lavage avant rangement fait partie du protocole. Votre armoire devient une scène tournante plutôt qu'un entrepôt.
Dans les foyers, la bascule touche aussi la literie, avec le passage à un futon plus léger ou plus chaud selon la saison. Certains profitent du moment pour trier et donner ou recycler ce qu'ils ne portent plus.
Des dates souples, un principe ferme
Les dates ne sont pas gravées partout. Dans les régions les plus froides, elles peuvent varier, le calendrier s'adaptant au climat local. La rigueur d'autrefois s'est d'ailleurs un peu relâchée avec les années.
La règle stricte concerne surtout les endroits où l'uniforme est obligatoire. Ailleurs, chacun règle le curseur selon la température et son rythme de vie, ce qui rend l'exercice transposable chez nous sans rien sacrifier de sa liberté.
J'ai gardé un gilet fin à portée de main, par prudence.
Adapter l'idée en France
Aucune date officielle ne vous attend ici, ce qui vous laisse libre d'en choisir une et de vous y tenir. Un premier week-end d'octobre fait l'affaire, noté dans l'agenda comme un rendez-vous chez le dentiste. Sortez les pulls, lavez ce qui doit l'être, rangez lins et t-shirts dans les boîtes ainsi libérées.
Le tri se joue en trois questions : ai-je porté cette pièce l'hiver dernier, me va-t-elle encore, est-elle en bon état ? Ce qui n'a pas servi peut partir en don ou au recyclage, comme le font certains Japonais à cette occasion. Pensez aussi à la literie, couette légère contre couette chaude, puisque le koromogae s'en occupe également. Gardez enfin une veste légère sous la main, car octobre aime les caprices.
Pour la bascule inverse, le Japon retient le 1er juin. Le dicton français, lui, déconseille de se découvrir d'un fil en avril et laisse chacun faire ce qui lui plaît en mai, ce qui vous laisse de la marge pour caler votre propre date de printemps.
Le 1er octobre, les salarymen japonais enfilent une veste et des tissus qui résistent mieux au froid. Le 1er juin, les écolières rangent leur pull bleu foncé pour ne garder que la chemise blanche à manches courtes. Dans certains temples et sanctuaires, même les statues religieuses peuvent recevoir un changement de tenue pour refléter le koromogae.
Sources : roppongi.fr | konjaku.fr
