Depuis plus de cinquante ans, le magazine 60 Millions de consommateurs accompagne les foyers français dans leurs choix de consommation. Sans publicité, édité par un organisme public, il a su s’imposer comme une référence en matière d’analyses indépendantes sur les produits du quotidien. Mais aujourd’hui, ce modèle est menacé. Une transformation profonde pourrait bouleverser la nature même de ce titre emblématique, au risque d’affaiblir un acteur central de la défense des consommateurs.
La fin d’un pilier ? Le magazine 60 Millions de consommateurs pourrait bien changer de visage

Un magazine unique au statut public convoité
60 Millions de consommateurs ne ressemble à aucun autre mensuel. C’est un des très rares magazines en France à ne publier aucune publicité, pour garantir une totale indépendance dans ses enquêtes. Il est édité par un organisme public, l’Institut national de la consommation (INC), financé en partie par l’État et les abonnements. Cette structure garantit une mission de service public : informer, alerter, tester, recommander sans subir de pressions commerciales.
Ce positionnement atypique fait du magazine un acteur apprécié mais aussi... gênant. Car ses tests comparatifs, souvent rigoureux, n’épargnent ni les grandes marques ni certains prestataires de services. Quand une enquête épingle un dentifrice, une mutuelle ou une voiture, elle le fait avec des arguments vérifiés, sans concession. Ce ton libre est précieux pour les lecteurs. Mais il l’est nettement moins pour ceux qu’il critique.
Une menace qui s’installe : la cession au privé
Aujourd’hui, un changement majeur se profile. Le gouvernement envisage de céder le magazine à un groupe privé. L’idée : désengager l’État d’une activité jugée non prioritaire. En apparence, cela pourrait sembler anodin. Après tout, de nombreux titres sont entre les mains d’acteurs privés. Mais dans ce cas précis, la situation est très différente.
Un rachat par un acteur privé remettrait directement en cause les fondements du magazine : sa neutralité, son indépendance, son absence de publicité. Si un repreneur cherche la rentabilité, il lui faudra très vite faire des arbitrages : allègement des tests, recours aux encarts publicitaires, partenariats commerciaux déguisés. Autant de choix qui brouilleraient la ligne éditoriale. Et surtout, qui feraient perdre toute crédibilité aux enquêtes.
Un outil essentiel pour les consommateurs fragiles
Ce magazine n’est pas simplement un titre de presse. C’est un outil d’information et de protection pour des millions de citoyens, en particulier les plus fragiles : retraités, familles modestes, consommateurs isolés face à des pratiques parfois abusives. Lorsqu’un produit est défectueux, lorsqu’un fournisseur impose des frais cachés, lorsqu’une nouvelle loi impacte le budget des ménages, le magazine joue un rôle pédagogique et de veille essentiel.
Son format clair, ses enquêtes accessibles, ses classements compréhensibles en font un outil précieux, là où d'autres titres plus techniques échouent à toucher le grand public. Perdre cette dimension publique, c’est priver les Français d’une source d'information neutre dans un paysage médiatique saturé de contenus sponsorisés.
Une mobilisation sans précédent
Face à cette perspective, la mobilisation a été rapide. Associations de consommateurs, anciens lecteurs, salariés et citoyens se sont unis pour alerter. Le magazine représente pour beaucoup une institution. Et la disparition de son modèle original est perçue comme une perte collective.
L’inquiétude n’est pas que symbolique. Elle est très concrète : quel avenir pour les contenus si les journalistes doivent composer avec des annonceurs ? Que deviendront les tests sur les médicaments, les assurances, les téléphones ou les produits alimentaires ? Peut-on encore parler de tests indépendants si les marques deviennent partenaires financiers ?
Ce que 60 Millions représente en chiffres
Voici un aperçu synthétique des données actuelles sur ce titre en mutation :
| Élément | Donnée clé |
|---|---|
| Date de création | 1970 |
| Nombre de salariés | Environ 60 |
| Publicité dans le magazine | Aucune |
| Lecteurs abonnés en 2024 | 76 000 |
| Lecteurs abonnés il y a 10 ans | 140 000 |
| Financement | État + abonnements |
| Nombre d’enquêtes produits par an | Plus de 100 |
| Participation à des actions en justice | Fréquente (notamment en appui d’assos) |
| Pétition citoyenne de soutien | Plus de 110 000 signatures en un mois |
Un tournant décisif pour les consommateurs
Le sort de 60 Millions de consommateurs ne concerne pas seulement les amateurs de tests produits. Il touche une idée plus large : celle d’un journalisme utile, libre, au service des citoyens, non pas des actionnaires ou des marques. C’est un tournant où chacun peut se positionner. Car si l’on laisse partir ce modèle unique, il sera difficile d’en recréer un.
Ce qui est en jeu, ce n’est pas simplement un magazine. C’est une voix. Une boussole. Un garde-fou.
Et à l’heure où l’inflation, les arnaques en ligne, les hausses de prix ou les pratiques douteuses se multiplient, cette voix est plus que jamais nécessaire. La question n’est donc pas seulement : qui reprendra 60 Millions ? Mais : dans quel intérêt ? Pour défendre les consommateurs… ou les produits ?
