Depuis novembre 2025, l’Agirc-Arrco gèle les pensions complémentaires pour la première fois depuis 2020. Pour les millions de salariés ayant alterné CDD, missions et temps partiel, cette décision s’ajoute à une pénalité structurelle déjà bien installée : une perte moyenne de 142 € par mois, soit plus de 34 000 € sur une retraite de vingt ans.
Vous avez enchaîné les temps partiels avant la retraite ? Cette réforme silencieuse de novembre rabote la complémentaire de 142 € en moyenne

Le gel. Un seul mot, mais derrière lui, une réalité concrète que plusieurs millions d'anciens salariés du privé vivent sur leur relevé de compte depuis novembre 2025. Pour la première fois depuis la création du régime unifié en 2019, les pensions complémentaires Agirc-Arrco n'ont fait l'objet d'aucune revalorisation au 1er novembre 2025. Mais pour ceux dont la carrière a alterné CDD, missions ponctuelles et passages à temps partiel, cette décision n'est pas un simple aléa conjoncturel. Elle vient amplifier une pénalité structurelle déjà bien installée dans le calcul de leur complémentaire, avec, selon les profils, une perte mensuelle estimée en moyenne à 142 € par rapport à ce qu'une carrière linéaire à temps plein aurait généré.
À retenir
- Un gel des pensions depuis novembre 2025 malgré des réserves record de 91 milliards d'euros
- Les carrières hachées (temps partiel, CDD) creusent un déficit permanent jamais compensé par le régime
- Trois actions concrètes pour limiter les dégâts avant qu'il ne soit trop tard
Une décision prise en dix-sept minutes, payée sur vingt ans
Le conseil d'administration de l'Agirc-Arrco, régime de retraite complémentaire des salariés du secteur privé, réuni le 17 octobre 2025 pour décider du niveau de revalorisation des pensions de retraite complémentaire, a décidé de ne pas les revaloriser au 1er novembre 2025. Le motif officiel : un désaccord irréductible entre les deux camps. Les représentants du patronat (Medef, CPME et U2P) plaidaient pour une revalorisation plafonnée à 0,2 %, tandis que les syndicats avaient soutenu une hausse de l'ordre de 1 % afin de s'aligner au niveau de l'inflation. Sans accord, le règlement du régime s'applique mécaniquement : zéro centime de plus.
Ce qui rend la pilule particulièrement amère, c'est le paradoxe financier qui l'entoure. Les résultats financiers pour l'année 2024, publiés dans le communiqué de presse du 27 mars 2025, affichent une santé insolente : résultat global 2024 de +4,6 milliards d'euros et des réserves totales de 85,4 milliards d'euros, soit l'équivalent d'environ 10,5 mois de prestations versées. Au 31 mars 2026, l'Agirc-Arrco publiait des comptes 2025 affichant 91,2 milliards d'euros de réserves et 100,9 milliards d'euros de pensions versées en 2025 à 14 millions de bénéficiaires, couvrant 28 millions de salariés cotisants. Un régime qui nage dans les réserves mais qui refuse d'augmenter ses pensionnés d'un demi-point. On a connu cohérence plus limpide.
Le gel de 2025 est le premier depuis 2020 (hors période Covid). Sur les sept dernières revalorisations, cinq sont restées inférieures à l'inflation, grignotant progressivement le pouvoir d'achat des 13 millions de pensionnés. Pour les retraités dont la complémentaire constitue une part substantielle des revenus, l'effet est immédiat et durable. La pension complémentaire représente 30 à 60 % de la retraite totale selon les revenus. on ne parle pas d'un détail de fiche de paie.
Le temps partiel et les CDD : une double punition mécanique
Le gel de novembre 2025 est un choc global. Mais pour ceux dont la carrière a été hachée, il s'ajoute à un handicap structurel que le système Agirc-Arrco encode depuis des décennies. La logique du régime est d'une brutalité mathématique simple : passer à un temps partiel à 50 % signifie diviser par deux sa rémunération, et par conséquent, accumuler exactement deux fois moins de points pour sa retraite complémentaire. Le système de points Agirc-Arrco transforme chaque année de temps partiel en perte sèche et définitive de pension : contrairement au régime de base, aucun mécanisme ne compense automatiquement cette réduction.
La durée est le facteur décisif. La situation change à partir de cinq ans. Selon Alexandre Simon, expert retraite chez Origami&Co, c'est le seuil à partir duquel le manque à gagner sur la pension Agirc-Arrco devient significatif. Les simulations sont édifiantes : pour un profil à bas revenu (24 000 €/an) avec trois ans de temps partiel à 12 000 €/an, la perte mensuelle sur la pension Agirc-Arrco est estimée à 63 €. Pour un profil à haut revenu (84 000 €/an) ayant travaillé dix ans à mi-temps (42 000 €/an), la perte mensuelle atteint 609 €, soit plus de 145 000 € sur vingt ans de retraite. La moyenne de 142 € par mois, retenue pour les profils intermédiaires ayant enchaîné plusieurs années de contrats courts et de temps partiel, n'est pas abstraite : c'est un plein de courses alimentaires, une facture de gaz, une consultation spécialisée non remboursée.
Pour les années de temps partiel ayant validé quatre trimestres, aucun mécanisme de compensation n'existe : les points manquants sont définitivement perdus. Et si vous avez travaillé en CDD avec des périodes non contiguës, les risques d'erreurs sur votre relevé se multiplient. Les erreurs de report sont fréquentes sur les contrats courts, les missions d'intérim et les CDD enchaînés. Un relevé de carrière non vérifié peut ainsi minorer une pension sans que le retraité s'en aperçoive jamais.
Les femmes, premières victimes d'une logique aveugle au genre
Les chiffres sont têtus. 26,6 % des femmes salariées travaillent à temps partiel, contre 7,8 % des hommes (INSEE, enquête Emploi 2024). Les trois quarts des retraités percevant moins de 1 000 € bruts par mois sont des femmes, et l'écart de pension de droit direct entre femmes et hommes atteint 38 % en 2023, soit 1 306 € bruts mensuels pour les femmes contre 2 089 € pour les hommes (DREES, 2025).
Ce n'est pas une coïncidence. C'est la conséquence directe de décennies de carrières aménagées pour élever des enfants, accompagner des parents dépendants, compenser un salaire de conjoint jugé suffisant. Les femmes liquident leur retraite à 63 ans et 1 mois en moyenne, contre 62 ans et 5 mois pour les hommes en 2023 (DREES, 2025). Elles partent plus tard, souvent parce qu'elles ont des carrières plus hachées, des périodes d'inactivité plus longues, et des droits à taux plein plus longs à constituer. Partir plus tard ne rattrape pas les points perdus pendant les années à mi-temps : les années de temps partiel passées restent creuses.
L'Agirc-Arrco a prévu une majoration de 10 % pour les assurés ayant élevé trois enfants ou plus, applicable aux droits acquis depuis 2019 et plafonnée à 2 367 € annuels. Ce mécanisme existe, mais il ne compense pas une décennie de temps partiel à mi-temps. Il atténue, il ne corrige pas.
Ce que vous pouvez encore faire, concrètement
La première action, souvent négligée : vérifier son relevé de points avant 60 ans. Des années entières peuvent manquer, surtout en cas de changement d'employeur ou de période d'activité à l'étranger. Une demande de correction prend plusieurs mois, et le service n'est accessible qu'à partir de 55 ans. plus vous attendez, moins vous avez de marge pour corriger une anomalie. Votre relevé est consultable directement sur info-retraite.fr via FranceConnect.
Deuxième levier, souvent ignoré des salariés à temps partiel encore en activité : un salarié à temps partiel peut, avec l'accord de son employeur, cotiser sur un salaire reconstitué à temps plein. Cette option préserve l'accumulation de points comme si l'activité était exercée à 100 %. Le coût supplémentaire est partagé entre le salarié et l'employeur selon les modalités convenues. Ce dispositif reste peu utilisé, souvent parce qu'il n'est tout simplement pas proposé par les RH. Demandez-le explicitement.
Troisième possibilité, pour les années les plus creuses : le rachat de points au titre des années incomplètes concerne les périodes durant lesquelles les salariés ont travaillé à temps partiel, en CDD, en intérim ou en travail saisonnier et n'ont pas pu valider quatre trimestres de retraite dans l'année. Ces rachats ne peuvent excéder 140 points par an dans la limite de trois ans, soit 420 points maximum au total. Le coût augmente avec l'âge, et le rachat Agirc-Arrco est conditionné à un rachat de trimestres préalable au régime de base, un point que beaucoup ignorent au moment de leur bilan retraite.
Le calendrier est désormais connu : les gestionnaires du régime ont confirmé qu'aucune augmentation des pensions complémentaires n'interviendra avant le 1er novembre 2026, date de la prochaine fenêtre de revalorisation possible, conditionnée à un nouvel accord paritaire. Une réunion s'est tenue le 5 mai 2026 au siège du Medef pour rouvrir la discussion sur un éventuel rattrapage avant cette date, mais le patronat n'a pas bougé d'un iota depuis octobre 2025. Ce qui est perdu en pouvoir d'achat depuis novembre 2025 ne sera jamais rattrapé : aucune revalorisation rétroactive n'est prévue, et les négociations de 2026 pourraient aboutir à une hausse partielle, mais les pertes subies en 2025-2026 resteront effectives. Pour les profils aux carrières hachées, le vrai coût de cette séquence se comptera sur vingt ans de retraite, pas sur douze mois.
Source : esspace.fr