Le verdict paraît facile à résumer : des panneaux solaires posés sur une route rurale n’auraient pas résisté aux tracteurs. La réalité est plus instructive. Les engins agricoles ont contribué aux contraintes subies par le revêtement, mais ils étaient connus dès le lancement. L’échec tient autant à la résistance des premières dalles qu’à leur rendement, leur encrassement, leur pose à plat et la fragilité de toute l’installation électrique.
Le kilomètre qui devait en annoncer mille
Le dispositif imaginé par Colas et l’Institut national de l’énergie solaire ne remplaçait pas la chaussée. Des cellules photovoltaïques, protégées par plusieurs couches de résine, étaient collées sur l’asphalte existant. À Tourouvre, 2 880 dalles recouvraient environ 2 800 m² sur un kilomètre.
L’ambition dépassait largement cette route normande. Le gouvernement envisageait alors un programme pouvant atteindre 1 000 kilomètres de voies solaires en cinq ans. Le démonstrateur devait produire 280 MWh par an, soit 767 kWh par jour en moyenne, avec des pointes annoncées à 1 500 kWh en été. L’électricité devait être injectée dans le réseau local et représenter la consommation de l’éclairage public d’une ville de 5 000 habitants comme le mentionne l’annonce officielle de Colas lors du lancement du projet.
Cette promesse supposait de résoudre une contradiction fondamentale. Un panneau solaire fonctionne mieux lorsqu’il est orienté vers le soleil, maintenu propre et protégé des contraintes mécaniques. Une route est plate, sale, parfois ombragée et conçue pour recevoir des milliers de passages de roues.
Les tracteurs étaient prévus dès le départ
Les machines agricoles n'ont pas surgi par surprise. Avant même l’inauguration, Wattway décrivait un trafic d’environ 2 000 véhicules par jour, comprenant 100 à 150 poids lourds ainsi que des tracteurs.
Le passage répété de véhicules lourds a bien participé à l’usure du revêtement. Des joints se sont dégradés, des panneaux ont commencé à se décoller et des éclats sont apparus dans la résine. Une portion d’une centaine de mètres, devenue trop endommagée, a été retirée dès 2019. Le bruit généré par les roues sur les dalles a également conduit à abaisser la vitesse à 70 km/h. Le Monde avait d'ailleurs documenté ces dégradations après deux ans et demi d’exploitation.
Il serait néanmoins trompeur d’attribuer toute la casse aux tracteurs. Aucun rapport public consulté n’établit cette cause unique. Le trafic dans son ensemble, les intempéries, le vieillissement des fixations et les défauts de jeunesse des premières dalles se sont cumulés. Les sorties de champs apportaient aussi de la boue, tandis que les feuilles mortes pouvaient rester collées sur la surface et priver les cellules de lumière.
La production s’est effondrée avec le revêtement
La résistance mécanique n’était qu’une moitié du problème. Durant sa première année complète, l’installation a produit 149 459 kWh, à peine plus de la moitié de l’objectif initial. La production est ensuite tombée à 78 397 kWh en 2018.
Auditionné par l’Assemblée nationale en 2019, le directeur de Wattway, Étienne Gaudin, a reconnu une production inférieure de 50 % aux premières prévisions lors de son audition à l'Assemblée Nationale. Il a notamment évoqué un orage ayant fait disjoncter l’installation, la boue apportée par les tracteurs et l’écart entre les simulations et les conditions réelles. Il rappelait aussi qu’en France, des panneaux inclinés de 30 à 40 degrés captent mieux le rayonnement que des cellules posées horizontalement.
Autrement dit, réparer les dalles ne pouvait pas corriger toute l’équation. Même intact, un panneau intégré à la chaussée reste moins bien exposé qu’un module placé sur une toiture, une ombrière ou une structure au sol. À Tourouvre, il fallait en plus supporter le coût d’un revêtement circulable, de son raccordement et de sa maintenance.
L’échec a forcé Wattway à réduire la voilure
En 2020, le kilomètre d’origine a été entièrement déposé. Colas l’a remplacé, à ses frais, par 400 mètres de dalles de nouvelle génération. Cette seconde expérimentation devait tester des modules annoncés comme plus robustes et 21 % plus performants. Une partie a encore été retirée pour analyse en 2023.
La fin définitive est arrivée au printemps 2024. Colas a démonté les dernières dalles et réhabilité la chaussée, marquant officiellement la disparition du site expérimental.
Wattway n’a pourtant pas disparu. En juillet 2026, son équipe dirigeante a annoncé reprendre l’activité développée jusque-là au sein de Colas. L’entreprise vise désormais des centrales circulables de 100 à 500 kWc sur des sites où l’espace manque, notamment des aéroports et des marinas. Elle revendique un coût à partir de 2 euros par watt-crête et une division par douze du coût de l’énergie depuis ses premiers chantiers. Ces chiffres restent des déclarations de Wattway, pas des performances indépendamment mesurées.
Tourouvre n’a donc pas démontré que toute surface circulable photovoltaïque était inutile. Le projet a démontré quelque chose de plus sévère : recouvrir à grands frais un kilomètre de route ouverte aux poids lourds n’était ni suffisamment robuste, ni suffisamment productif pour annoncer sereinement les 1 000 kilomètres promis. Les tracteurs ont éprouvé la technologie. Ce sont surtout les ambitions initiales qui n’ont pas résisté au terrain.